Sam Mangwana, tout pour la rumba

Sam Mangwana continue de porter en lui le lyrisme lusophone de ses origines angolaises, sans s’éloigner de la rumba congolaise dont il est un des derniers géants. Son nouvel album, Cantos de Esperança, résolument nostalgique, a le parfum des premiers jours des indépendances. Entretien.

La nostalgie d'un âge d'or révolu.

Sam Mangwana continue de porter en lui le lyrisme lusophone de ses origines angolaises, sans s’éloigner de la rumba congolaise dont il est un des derniers géants. Son nouvel album, Cantos de Esperança, résolument nostalgique, a le parfum des premiers jours des indépendances. Entretien.

RFI : Vous avez joué avec les plus grands artistes de la rumba congolaise, Franco dans l'OK Jazz et Tabu Ley et son African Fiesta. Qu'avez-vous retenu de ces expériences ?Sam Mangwana : C'était une grande chance pour moi d'évoluer à 17 ans et 8 mois aux côtés de Tabu Ley et Dr Nico. Dans la foulée, j'ai rencontré Wendo Kolosoy avec qui j'ai tourné en Europe en 1966, puis en Zambie l'année suivante. C'est ce qui a constitué mon bagage comme chanteur dans ce groove de la rumba congolaise. Vous savez, cette rumba, c'est avant tout un comportement, une mentalité. Elle ne s'apprend pas, il faut l'intégrer. Vivre à la manière rumba, causer rumba, chanter rumba, danser rumba.

RFI : Comment cela s'acquiert-il ?S.M : Pour moi, en tant que chanteur, c'est une manière de m'exprimer dans cet environnement. C'est un cercle assez sélectif, car lorsqu'on était mal élevé, on ne pouvait pas vivre rumba, on ne pouvait pas être jazz. En ce temps-là, si on disait de tel garçon : "Ah, franchement, il est jazz", c'est qu'il était au top, qu'il savait s'exprimer et bien se conduire dans la vie de tous les jours. Voilà, ce qui, pour moi, est le comportement rumba.

RFI : Et votre album reflète cette nostalgie.S.M : Forcément, car lorsque l'on écoute le 4eme titre de l'album Kale Catho, c'est une référence à la rumba des années 50, quand j'avais 8 ans et que je commençais à écouter la musique moderne congolaise. Il y a Comité Ya Bantous qui me remémore l'année 1963 quand je traversais souvent le fleuve Congo pour aller écouter, à Brazzaville, Célestin Nkouka avec l'Orchestre bantou. C'est un clin d'œil au passé, car quand on voit ce qui se passe aujourd'hui, je préfère me remémorer cette époque.

RFI : Quels sont les problèmes selon vous ?S.M : Ils sont propres à toute l'Afrique noire. Je ne taxe personne de négligence, les jeunes se défoulent avec ce qu'ils ont trouvé c'est-à-dire le vide autour d'eux. Le vide à l'initiation à la vie, à la moralité, ils ne peuvent rien, ils s'expriment avec ce qu'ils ont trouvé, c'est-à-dire le chaos.

RFI : Les temps sont devenus tellement difficiles en Afrique ?S.M : Oui, c'est mon analyse. On avait trop tendance à imiter. Regardez les jeunes qui se disaient "sapeurs". Ils n'avaient rien trouvé autour d'eux, il y avait une rupture dans les enseignements, plus de bonnes écoles, la jeunesse était délaissée. Il fallait s'identifier à quelque chose. Une personne qui arrive sans aucune expérience dans la vie s'accroche toujours à ce qui brille, qui tape à l'œil. Je n'accuse personne. Il faut laisser les jeunes se défouler. Avec le retour de la grande rumba, peut-être cela va-t-il faire réfléchir les gens. Ils doivent vivre comme dans les années 50 et prendre le meilleur pour essayer d'évoluer.

RFI : C'est étonnant ce retour de la rumba cette année avec l'album de Tabu Ley, celui de Wendo Kolosoy avec le groupe Rumbanella et votre opus. Qu'en pensez-vous ?S.M : Vous savez, quand la monotonie s'installe, il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau. Quand on va très vite, on se retrouve face à un gouffre et alors on se retourne et on regarde ce qu'il y a eu de meilleur dans le passé. Il y a quelques années, quand j'ai vu le boom de Compay Segundo, je me suis dit : "les médias, les producteurs ont compris qu'il est temps de retravailler et de donner aux jeunes ce qu'il y avait de meilleur dans le passé". On ne vous dit pas de vivre le passé tel qu'il a été vécu, mais que ce soit la référence d'une certaine culture qui prône la moralité, la discipline et un certain art de vivre.

RFI : Quelle est la différence entre la rumba congolaise et la rumba cubaine ? S.M : Quand on me parle de la rumba cubaine , je suis toujours frustré. Lorsque j'étais chez mes parents, on écoutait des disques de "La voix de son maître", un label qui avait à son catalogue des artistes venezueliens qui faisaient les délices des nuits de Léopoldville. Pour moi, le "son latino", ce n'est pas seulement celui de Cuba. C'est pourquoi sur cet album, j'ai invité Orlando Poléo, qui vient du Venezuela. Quand il est arrivé, il nous a joué l'album d'un trait. Lorsque je lui ai demandé comment il avait fait pour intégrer si vite ces compositions, il m'a répondu : "Mais, je me retrouve dans la musique qu'écoutai mes parents dans les années 40 au Venezuela". Et il me demande : "Ça se passait comme ça au Congo ? ". Je lui réponds : " Oui, c'était à peu près le même style ". Comme quoi l'Afrique et l'Amérique latine avaient déjà une rumba très proche l'une de l'autre à l'époque.

RFI : Le premier morceau de votre album, qui lui donne son nom également, est Cantos de Esperança. On y retrouve une ambiance cap-verdienne. Il y a des liens entre la "saudade" du Cap-Vert et la rumba ?S.M : Quand on parle de la musique cap-verdienne, c'est en fait le même style de musique qui se joue en Angola et dans tous les pays lusophones de l'Afrique. C'est la rencontre de l'Afrique et des musiques méditerannéennes, espagnoles, portugaises. C'est dans ce style de musique que les personnes cultivées se retrouvaient dans les années 40, 50, 60. C'est une musique propre à tous les pays lusophones d'Afrique. Quand on parle de rumba, c'est une mixture assez étrange. Elle a emprunté au calypso des Caraïbes et au high-life de l'Afrique de l'Ouest anglophone amené par les marins. Ces influences lusophones viennent également de la politique culturelle mise en place par l'administration portugaise. On a eu la chance de connaître tous les artistes du monde. Dans les années 50-60, on voyait passer les jazzmen, et c'est comme ça que les Franco, Dr Nico ont découvert ces musiques et les ont intégrées à leur rumba. L'influence n'est pas que cubaine, elle est vraiment multiple.

RFI : Vous vous êtes toujours senti proche de votre Angola natal ?S.M : Oui, je suis né dans cette mentalité du retour. Vous savez, un citoyen du Congo Brazzaville, du Cameroun, d'Angola, de la Zambie qui naissait au Congo belge était obligatoirement citoyen de son pays d'origine. On avait une carte d'identité avec une barre rouge au milieu. C'était comme cela que les administrations coloniales pouvaient contrôler le flux migratoire. Tout en étant au Congo, on se sentait toujours angolais pour le retour un jour. Après les indépendances, beaucoup sont rentrés. Mais, dans ces pays, on a vraiment été accueilli comme chez nos parents. Dans toutes ces frontières, les peuples se chevauchent. C'est pourquoi dans la rumba, on a tous ces mélanges venus de l'Afrique.

RFI : Comment s'est organisé l'enregistrement de votre album ?S. M : A la fin de mon contrat avec le label américain Putumayo, j'ai décidé de produire moi-même cet album avec un jeune Français de 36 ans, Vincent Hamamdjian, qui en est le réalisateur. On a travaillé calmement, chez lui, c'était très sympathique. Et entre temps je démarchais pour trouver un distributeur et j'ai choisi Next Music, l'ancien Sonodisc, qui connaît tout mon répertoire d'il y a trente ans.

RFI : Pourquoi avoir repris Gallo Negro qui était le titre de votre précédent album ?S.M : Chaque fois, les mélomanes se plaignent de ne plus trouver mes disques. Et comme ce titre était très apprécié, je l'ai repris sur ce nouvel album pour leur faire plaisir.

RFI : Faty, cette chanson vous rappelle des souvenirs.S.M : C'est une chanson que j'ai écrite dans les années 80, quand je suis rentré à Kinshasa après six années passées en Côte d'Ivoire. J'ai un ami saxophoniste, Empompo Loway, qui m'a dit : "Quand tu chantes en français-ivoirien (sic), cela nous plaît beaucoup ici." Du coup, j'ai essayé de travailler une mélodie avec une petite phrase et je lui ai dit : "C'est à toi de finir la chanson comme il te plaît." Il a choisi ce nom de Fatimata et on a terminé la chanson ensemble. Malheureusement, il n'est plus de ce monde, voilà ce qu'il m'a laissé comme bonheur.

RFI : Canto de Esperança, c'est un message d'espoir ?S.M : Cantos de Esperança, c'est le chant de l'espoir. C'est une manière de mettre en exergue mon admiration envers nos chères mamans un peu partout en Afrique, qui, malgré les guerres, les crises, n'ont jamais failli à protéger leur progéniture. C'est ce qui m'a poussé à écrire ce texte.

RFI : C'est important pour vous de jouer sur scène ?S.M : Je n'aime pas toute cette technologie et la scène est vraiment l'endroit où je m'exprime le mieux. J'adore ce disque, j'adore sa couleur musicale, c'est pourquoi je l'ai voulu tout simple. Mais sur scène, il se passe une magie indescriptible que je n'arrive pas à définir. Où que je sois dans le monde, c'est vraiment là que ma musique prend sa véritable dimension et voir les Scandinaves ou les Américains se 'frotter' sur ma musique me fait toujours plaisir. J'aime la scène et je viens d'ailleurs de jouer chez moi en Angola cette semaine pour y présenter mon nouveau disque.

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Sam Mangwana : Nouvel album "Cantos de Esperança" (Next Music)

 

En concert le 15 mai  au Café de la Danse à Paris.