Vincent Segal

Enfant de la diversité, formé à l’école des échanges tous azimuts, Vincent Segal a connu le bel âge des classes musiques en France. Moitié de Bumcello et compagnon de route de Mathieu Chédid, il sort aujourd'hui un album solo intitulé T-Bone Guarnerius.

Cellomane partageur

Enfant de la diversité, formé à l’école des échanges tous azimuts, Vincent Segal a connu le bel âge des classes musiques en France. Moitié de Bumcello et compagnon de route de Mathieu Chédid, il sort aujourd'hui un album solo intitulé T-Bone Guarnerius.

Voyager dit-on aide à forger le caractère. Voyager en tous cas permet de s’inventer une destinée. C’est ce que Segal a retenu de ses pérégrinations. Le monde n’est plus un bloc monolithique. Le monde est un vaste champ de pluralité agissante. En musique comme ailleurs, on ne peut nier ce fait. Alors Segal s’est mis à courir les routes, comme pour donner raison à cette ère de globalisation ambiante. Il est allé au Canada grâce à une bourse d’études offerte par la Banif School of Fine Arts. Il a été ailleurs et partout où cela lui a été possible ensuite. Grâce à de multiples collaborations qui l’ont mené de l’Europe à l’Afrique, en passant par les Amérique, des ensembles de musique contemporaine aux résidences de création, des studios à la scène avec un plaisir renouvelé en permanence.

Doudou N’diaye Rose Jr, Lokua Kanza, Ray Lema, Pierre Akendegue le convient dans leurs cuisines sonores. Aux musiques africaines, il associe le son de son violoncelle pour varier les plaisirs. Papa’s Culture le happe au passage. Il s’agit d’un groupe californien aux côtés duquel il enregistre un disque aux Etats-Unis. Nana Vasconcelos, génie brésilien, l’intègre un moment dans son groupe, séduit par son doigté. Segal tournera avec succès aux côtés de M. le Français, de Wemba le Zaïrois, d’Ohandja le Camerounais ou encore de Cesaria la Cap-Verdienne. Il tentera une aventure expérimentale avec l’Olympic Gramophon où sévissaient le sax de Julien Loureau et les baguettes de Cyril Atef, le batteur avec qui il fondera Bumcello par la suite. Un duo postmoderniste et recycleur de sons world sur fond d’électro. Autant dire que Segal devient avec le temps un "butineur" de premiere classe en matière d’échanges sonores. Il a même fricoté avec la basse électrique pour mieux éprouver son inspiration au service des autres.

Que rajouter de plus? Sinon que l’oiseau a su durant toutes ces années se construire un univers devenu incontournable, univers dont se nourrissent avec envie nombre de compositeurs aujourd’hui. On exhibe, on compare, on discute le son Segal, dès qu’on évoque les surdoués du cello. Lui en rit. Sans éclats. Car l’homme est modeste. Il remercie aussi ses parents. Sans eux, il n’aurait probablement jamais connu le bonheur des classes musique tout jeune. A l’âge de six ans, il était déjà au conservatoire de Reims. Sans eux, il ne serait certainement pas devenu ce musicien tous terrains, qui piste les musiques du monde, comme d’autres cherchent la sagesse sur des terres lointaines. Puis arrive le jour où l’on aligne un premier bilan de parcours. Le jour où l’on sort son premier album, réfléchi de bout en bout. Le jour où l’on devient soi-même la tête d’affiche de service.

Que faire ? Que dire ? Lorsque Pierre Walfisz, directeur artistique de Label Bleu, lui propose de réfléchir à un album, lui répond par un concept. Un projet d’album où l’on réunirait quelques-uns de ses amis sur la scène ou en studio sous le contrôle de son violoncelle. Des artistes qui lui sont chers, à qui il propose le deal suivant : "Enregistrer votre musique […] mais dans mes conditions. Juste en duo. C’est-à-dire avec ta voix, si c’est un chanteur, ton instrument, mon violoncelle, acoustique ou électrique, suivant mes envies". L’occasion de faire écouter quelques pointures consacrées sous un angle inattendu. Montrer par exemple comment il appréhende l’univers de Malik Mezzadri (Magic Malik), flûtiste adulé de sa génération, avec qui il collabore, dire "comment moi je l’entends depuis tant d’années, quand je vais chez lui, quand on travaille, quand on est en vacances. C’est à dire quand on est juste tous les deux dans une pièce, flûte et violoncelle. Il n’y a pas que Magic Malik avec quinze musiciens ou dix musiciens électriques". Idem avec le Camerounais Ohandja sur deux titres de cet album. " Mama Ohandja est un de mes professeurs. Il m’a formé, il m’a appris à jouer la basse électrique. Pour une fois, je voulais jouer une pièce de lui, une pièce d’origine traditionnelle, un bikutsi qu’il jouait déjà au xylophone, un bikutsi funéraire, avec mon violoncelle acoustique ".

Résultat ? T-Bone Guarnerius. Un album qui sonne comme une sorte de portfolio musical, qui nous promène dans des univers aussi divers que ceux du tromboniste Glenn Ferris, de l’accordéoniste Pallisco ou de Vic Moan à la mandoline, pour en citer encore trois autres. Un album nourri de petites conversations entre amis. " C’est vrai qu’on peut revisiter beaucoup de choses avec mon instrument comme un médium. Mais ce médium a besoin d’une conversation. Absolument ! " D’où l’humeur partageuse qui l’accompagne sur chacun des morceaux. Là est le vrai plaisir de l’instrumentiste. T-Bone Guarnerius est un album qui aurait également pu se couler -comme béton- dans un genre bien déterminé mais qui a préféré emprunter d’autres sentiers, allant du bikutsi au jazz, en n’oubliant pas la pop expérimentale. Un album enfin dont les dix-sept titres ont tous été enregistrés in situ. Dans des conditions particulières. Au Nagra ou avec un DAT. Et dans des lieux inattendus…La place des Vosges à Paris, un bout de route, au coin d’un feu ou encore dans une forêt.

L’oiseau migrateur adore -vous l’aurez compris- les expériences inattendues. Sur T-Bone Guarnerius, cela donne entre autres bizarreries un afro-beat sans batterie, avec un réveil en guise de rythmique, posé sur un bout de route parisienne, avec des bruit de voitures tout autour et la guitare de Sébastien Martel qui converse avec son violoncelle. Cela donne à l’ensemble de l’album une tonalité incontestablement plurielle. Un album concept en somme, qui s’écoute avant tout comme un objet musical non identifiable [OMNI].

Signé par un artiste tout aussi inclassable, capable de traverser les genres et les frontières figées par la musique-business, en toute quiétude. Cheick Tidiane Seck, musicien passe murailles d’origine malienne, à qui nous avons posé la question de savoir comment juger Segal, a répondu ceci : "C’est énorme comme situation, comme attitude, venant de Vincent Segal, que j’ai rencontré en 86 à Pigalle, je me souviens : il était curieux de tout, de musique mandingue, etc. Je crois qu’il débutait et je sentais justement son ouverture. Cela ne me surprend pas de sa part. L’avenir d’une certaine expression de l’art dépend de telles initiatives. Je pense que ça ne peut que grandir son expression, ça veut dire qu’on peut le découvrir sous mille manières, parce que l’être humain est multiple ".

Mais comment le classer au vu de ces expériences ? Au-delà de l’instrumentiste, qu’est-il après T-Bone Guarnerius et toutes ses autres collaborations ? A question simple, réponse simple. Segal refuse les étiquettes. " Il y a énormément d’artistes de ma génération et dans tous les pays du globe que je connais, qui ont effectivement ce problème de classification, parce qu’on a grandi avec des cultures différentes, on a brassé les cultures…Et donc ce qu’on fait est un peu un mélange de tout ce que nous avons connu dans notre vie. D’avoir joué avec des musiciens variés, d’avoir grandi dans des quartiers où les gens venaient de pleins d’univers…" influe forcément sur les compos. Autrement dit, sus aux barrières. La musique est un langage sans frontières. Et ce n’est pas Segal qui affirmerait le contraire ?

Vincent Segal T-Bone Guarnerius Label Bleu) 2003