FESTIVAL DONIA À MADAGASCAR

Pour sa dixième édition, le festival Donia qui se déroule chaque année à la Pentecôte sur la petite île de Nosy Be, au nord est de Madagascar, a réuni les artistes malgaches et de l’océan Indien les plus populaires. Près de 30.000 spectateurs ont répondu présents.

Woodstock à Nosy Bé

Pour sa dixième édition, le festival Donia qui se déroule chaque année à la Pentecôte sur la petite île de Nosy Be, au nord est de Madagascar, a réuni les artistes malgaches et de l’océan Indien les plus populaires. Près de 30.000 spectateurs ont répondu présents.

"Ce soir, c’est le match Madagasca-Maurice". Salegy contre sega. A quelques heures du coup d’envoi, les habitants de Nosy Be se préparent pour ce derby de l’océan Indien qui se tiendra sur la scène du stade. En bons supporters, ils ont sorti leurs tee-shirts à l’effigie de Doc JB et les Jaguars 2, les stars locales qui ont déjà huit albums derrière eux, mais ils n’en sont pas moins impatients de voir la prestation de Cassiya, le groupe de sega le plus en vue depuis quelques années et qui représente l’île Maurice lors de cette dixième édition du Donia. En quatre jours, près de 30.000 personnes sont venues assister aux vingt concerts programmés cette année. Même si le droit d’entrée, fixé à 10.000 francs malgaches (1,5 euros), ne permet pas à tous de participer à la fête, le succès populaire est bien réel, au point que ce festival est devenu le plus important dans cette partie du monde.

Le Donia 2003 a failli être annulé

A quelques semaines de sa tenue, il s’est vu priver de la subvention que lui accordait chaque année la Commission de l’océan Indien. Cette organisation internationale qui réunit les Etats de la région a décidé de créer son propre festival, avec d’importants fonds de l’Union européenne, et a considéré qu’il n’était plus utile de continuer à aider un rendez-vous culturel déjà existant. C’est donc le gouvernement malgache qui l’a suppléé in extremis, avec ses moyens matériels plus qu’avec ses finances, en acheminant les artistes à Nosy Be à bord de l'avion présidentiel pour réduire les frais de transport des organisateurs. La participation de l’Etat est une première dans l’histoire du Donia qui s’est toujours voulu apolitique. Mais la refuser aurait mis fin à cette belle aventure née en 1994, à la suite d’un pari lancé par Jean-Louis Salles, un ancien dentiste toulousain reconverti en opérateur touristique sur cette petite île.

Disposant d’un budget plus limité que prévu pour 2003, le comité d’organisation n’a pas été en mesure d’inviter les artistes comoriens, seychellois et mahorais qu’il avait sélectionnés. L’affiche, à l’exception de Cassiya et de leurs voisins réunionnais Analyse, était donc totalement malgache. Très apprécié sur tout le territoire et en particulier dans le Nord de Madagascar, le salegy occupait une place de choix. Jaojoby, chef de file et ambassadeur de cette musique très rythmée, très africaine par opposition au style traditionnel des Hauts Plateaux de la Grande Ile, était l’un des plus attendus. Alors qu’il clôturait la première soirée de concerts, une pluie torrentielle s’est abattue sur le site. En quelques minutes, la sono et la moitié des projecteurs ne fonctionnaient plus. Il en faut bien plus pour décourager Eusèbe, le chanteur-leader du groupe. Il a non seulement poursuivi son show comme si les conditions étaient normales, mais il a tenu, par solidarité avec son public, à s’avancer sur le podium qui prolongeait la scène pour chanter sous des trombes d’eau pendant une heure !

Rah Ckyki la star

Au lendemain de cette soirée perturbée par les intempéries aussi soudaines que violentes, le terrain de foot et ses abords ressemblaient davantage à un champ de boue, transformant le Donia en Woodstock malgache. Comme chaque après-midi pendant le festival, des centaines d’enfants ont envahi le stade pour en faire une aire de jeux, heureux de monter sur les chevaux de bois rudimentaires du manège qu’il faut pousser pour faire démarrer, curieux de voir et d’entendre quelques instants les groupes venus effectuer les mises au point techniques d’avant concert. Ce vendredi, c’est Rah Ckyki qui a fait sensation. Personnage provocateur aux yeux de la société malgache, chanteur à textes dans la lignée de Samoëla et Ricky qui ont connu un succès identique dans les années passées, Rah Ckyki est à la pointe de la variété malgache, faite de slow, de rock, empruntant ça et là des éléments à la musique locale, commençant un morceau par l’intro de Redemption Song de Bob Marley. Fort de sa popularité, et malgré les trépignements d’impatience des organisateurs qui ne pouvait l’arrêter, il s’est permis de dépasser largement le temps qui lui était accordé sur la scène du Donia, avant de partir dans l’une des nombreuses buvettes du stade où sa présence a provoqué une mini-émeute.

Traditionnellement, la journée du samedi est la plus dense du festival. Les formations programmées cette année étaient des têtes d’affiches dans leurs catégories respectives: Sammy Rastafanahy, premier chanteur à avoir sorti un album de reggae malgache en 1999; le multi-instrumentiste Silo, pièce maîtresse des sessions d’enregistrement dans les studios d’Antananarivo qui s’était entouré de son alter ego Toty, bassiste devenu batteur pour le Donia. Mais la prestation de ces musiciens qui savent manier tous les rythmes avec talent n’a pas été à la hauteur de leurs capacités. Déception aussi pour Shaou Boana et son posse. Les tendances rap et ragga sont en plein développement à Madagascar, mais le concert de ce collectif s’est avéré trop brouillon pour séduire les spectateurs encore sous le charme du sega parfaitement rôdé de Cassiya qui n’a pas failli à sa réputation. Elève de Tianjama, le "grand maître du salegy" auprès duquel il est resté pendant sept ans, Doc JB avait le reste de la nuit pour ravir ses fans et ce n’est qu’à 4h30 du matin qu’il a libéré les 10.000 spectateurs.

Promesses

Pour les artistes de la Grande Ile, le Donia est un rendez-vous important, un moyen de se faire remarquer. Da Hopp n’a pas laissé passer cette occasion pour montrer tous les progrès accomplis depuis presque dix ans, tant sur scène que sur le plan musical. Partis de la danse hip hop, ces jeunes qui vivent dans la capitale ont élaboré un rap enrichi par les sonorités des instruments traditionnels comme le lokanga bara, ce violon du sud de Madagascar. Autre synthèse prometteuse, celle réalisée par Sivy Mahasaky. Formé en 2000 par des vétérans du rock, du jazz et du hira gasy, le style traditionnel des Hauts Plateaux, le groupe a trouvé une formule qui ne devrait pas tarder à lui ouvrir les portes des festivals de musiques du monde. Cela pourrait également arriver, d’ici quelques années, à Jaojoby Junior, chargé de clôturer la dixième édition du Donia. En 1997, Eusèbe Jaojoby a réuni cinq de ses six enfants et les a incités à monter leur propre formation. D’ici à ce qu’ils prennent sa succession, "de l’eau coulera sous les ponts", assure-t-il en les regardant avec un air sévère. Leur premier album, sorti il y a quelques semaines et disponible uniquement sur le marché malgache, leur a permis de faire connaître leur répertoire. Du salegy, forcément, avec une guitare très "jaojobienne". Si ressemblance il y a, personne ne s’en plaint. Dans les rues de Hell Ville à Nosy Be, dimanche soir, le public s’est chargé de continuer le concert pour encore quelques heures…