Jocelyne Beroard en solo

L’égérie de Kassav, Jocelyne Beroard, revient avec un troisième album en solo, Madousinay. Douze ans après Milans, elle nous a concocté, avec ses fidèles complices, un opus où le zouk mène le bal, prouvant le nouveau souffle de cette musique.

Tout pour le zouk

L’égérie de Kassav, Jocelyne Beroard, revient avec un troisième album en solo, Madousinay. Douze ans après Milans, elle nous a concocté, avec ses fidèles complices, un opus où le zouk mène le bal, prouvant le nouveau souffle de cette musique.

RFI Musique : Douze ans entre deux albums solo, c’est long ! Kassav vous prend tellement de temps ?
Jocelyne Beroard :
Quelque part, oui. Avec Kassav, on ne peut vraiment pas s’organiser à l’avance, et même si nous faisons moins de disques qu’avant, l’actualité reste assez intense toute l’année. Nous n’avons jamais réussi à regrouper toutes les demandes sur quatre à six mois. Il fallait aussi que mes copains soient disponibles car je suis assez possessive et ne peux me passer d’eux lorsqu’il s’agit de faire un CD. J’ai besoin de leur présence, de leurs conseils ; ce sont mes meilleurs directeurs artistiques.

Que signifie Madousinay ?
Attendrissement, tendresse... Si j’ai un regard plein d’amour sur les choses, ce n’est pas pour autant un ramollissement si l’on doit faire une comparaison avec mes chansons précédentes. J’ai la même détermination, la même envie de hurler lorsqu’il y a des bassesses, la même envie de dire que la vie peut être plus belle si on change simplement son regard sur les choses.

Est-ce l’album qui marque votre retour au pays ?
Je ne pense pas. En fait, même si je suis restée à Paris pendant plus de vingt ans, je disais que je n’étais que de passage. Ma tête est toujours restée chez moi, et mes chansons puisent dans notre imaginaire créole, même si traduites elles traitent souvent de choses universelles. Etre à Paris signifie être en exil pour moi, et j’en ai toujours souffert.

La réalisation d’un tel album, est-ce beaucoup d’angoisses ?
Oh oui ! Déjà avec Milans, c’était difficile, car comment faire mieux que Siwo ? Lorsque vous avez fait quelque chose qui a marqué votre carrière, il n’est pas évident de surprendre encore avec autant d’intensité, même si ce qu’on fait est aussi fort. Les gens vous disent qu’ils attendaient plus, mais il ne peuvent pas dire ce qui manque. Ils ne font que se référer à ce que vous avez fait avant, parce que c’était la première découverte.

Vous avez fait, l’an passé, une conférence sur le zouk. C’est un style musical qui s‘est institutionnalisé. A-t-il encore de l’avenir ?
Oui, le zouk a encore de l’avenir. Si ceux qui font du reggae ou de la salsa s’étaient posés les mêmes questions, leur musique n’aurait plus la force qu’elle a encore. Le zouk est souvent dénigré, mais a influencé plus d’une musique, tout en ayant été influencé par d’autres. " The world is a village ", dit-on aujourd’hui. Les échanges musicaux se font sur toute la planète, l’essentiel étant de garder son originalité, son identité qui séduira l’autre. Je suis étonnée, mais ravie d’apprendre qu’à Ho Chi Minh il y a un club zouk et qu’au Zimbabwe des artistes reprennent les titres du répertoire de Kassav. Le zouk a, comme l’avait dit Patrick St Eloi, inondé le monde entier, mais n’a pas bénéficié d’appuis suffisants pour avoir ses lettres de noblesse au même titre que le reggae. Si, aujourd’hui, il est souvent décrié, c’est sans doute à cause de la sacro-sainte tendance, qui fait croire à beaucoup, chez nous, qu’ils ne doivent faire qu’un style de zouk alors que comme la salsa, il a plusieurs déclinaisons. C’est ce que j’ai tenu à faire dans mon Madousinay. 

On retrouve sur votre album Jacob comme réalisateur ainsi que Jean-Philippe Marthely et Jean-Claude Naimro. Vous ne pouvez pas vous passer des membres du groupe ?
On ne peut rien vous cacher.... Ce sont eux qui m’ont aidée à m’épanouir dans le zouk. Ce sont des magiciens, des gens que j’admire et qui savent donner.

Di’ y mesi est un hommage à Edith Lefel. Sa disparition vous a profondément marquée ?
C’est certain. En plus d’avoir perdu une amie, une soeur, il est toujours douloureux de voir s’en aller, trop jeune, une artiste qui avait du talent sans qu’elle ait eu la chance de se faire connaître plus, dans le pays où elle vivait.

Atann est un titre composé par Henri Salvador. Le succès de son dernier opus a-t-il ouvert une nouvelle voie aux artistes créoles ?
Nous n’avons pas attendu le succès de son dernier disque pour le considérer comme un excellent compositeur. Beaucoup d’autres avaient déjà repris ses titres, Malavoi par exemple. Je suis fière d’avoir eu de sa part une composition originale.

Ne vous sentez-vous pas autant à l’aise sur les ballades jazzy de Mario Canonge que sur le zouk que vous défendez depuis vingt-cinq ans ?
Tout à fait. J’ai toujours écouté toutes sortes de musiques et j’aime autant le bèlè ou le gwoka que la musique classique, le jazz, le reggae, le konpa etc. et le zouk. Aujourd’hui, on formate les gens, on leur dit ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut penser. Je tâche de rester libre et touche-à-tout. Maintenant, j’ai choisi de porter la musique de chez moi aux autres parce que c’est le meilleur que je puisse donner. Je reste bien sûr plus fidèle au zouk car je fais partie du groupe qui a créé ce style, et c’est un bonheur. Mais partager d’autres musiques avec mes copains est également un grand plaisir. Je ne prétends pas exceller partout, mais je refuse de me limiter à un style, à une tendance.

Vous fêterez les vingt-cinq ans de Kassav l’an prochain. Jocelyne Beroard va-t-elle se fondre à nouveau dans le groupe. Quels sont vos projets ?
Je ne pense pas me détacher du groupe lorsque je fais un CD. Son succès ou son insuccès rejaillit toujours sur le groupe. Les gens ont la mémoire courte, ce qui était une stratégie pour installer le style zouk au début est devenu une habitude chez nous. Il y a les albums de Kassav et ceux des membres de Kassav, mais jamais séparation. Si on regarde bien le répertoire sur scène, ou les plus gros tubes du groupe, ils sont issus pour la plupart des albums solo, sauf Siyé bwa, Ou lé, Sé dam bonjou et Wép.... Nous sommes toujours en tournée, nous avons encore des concerts en France fin août et finirons au Stade de France le 23 lors des Mondiaux d’athlétisme. Je ne pense pas que nous fêterons nos vingt-cinq ans, peut-être les trente.....

Jocelyne Beroard Madousinay (Créon Music) 2003