Richard Bona entre deux mondes

Richard Bona a joué avec les plus grands, de Paul Simon à Pat Metheny. Avec son troisième album acoustique Munia/The Tale composé aux prémices de la guerre en Irak, le bassiste camerounais, exilé à New York, impose doucement ses chansons mélancoliques dans une carrière solo entre deux continents.

Le baladin voyageur.

Richard Bona a joué avec les plus grands, de Paul Simon à Pat Metheny. Avec son troisième album acoustique Munia/The Tale composé aux prémices de la guerre en Irak, le bassiste camerounais, exilé à New York, impose doucement ses chansons mélancoliques dans une carrière solo entre deux continents.

L'Afrique est plus que jamais présente, comme un retour aux sources ?
C'est une continuité car j'ai toujours été dans la source. Je vis dedans, c'est vrai que l'approche de cet album est un peu plus acoustique, plus produit. J'ai essayé cette fois d'être plus minimaliste mais j’ai surtout pu enregistrer plusieurs parties chez moi à Brooklyn. C’est vraiment un luxe de pouvoir profiter chez soi de l'inspiration au moment même où elle surgit.

Le ton est donné en ouverture avec Bonatology ?...
J'ai voulu commencer avec une sorte de chant grégorien, mais à l'africaine, un truc médiéval, ancien comme cela pour me replonger dans mes racines. Mais ce sont des choses impalpables, comme lorsque j'étais gamin où dans mon village, (à Minta, dans l'est du Cameroun, ndlr) je jouais avec rien et sans me poser de questions. Mais je n'oublie jamais d'où je viens, j'entends encore la voix mon grand-père qui me disait toujours : "Lorsque tu hésites de quel côté aller, regarde derrière toi très loin le chemin que tu as déjà parcouru et il va te dire s'il faut aller à droite ou à gauche..." Ce qui est important, c’est surtout la manière dont on aborde la musique. Même si j'ai beaucoup d'influences musicales et que je joue de plusieurs instruments (balafon, claviers, guitare, percussions), j'étais un peu éparpillé. En revanche lorsque je dois faire face à des situations techniques difficiles lors de concerts, après un moment d’impatience, je relativise car lorsque j'ai commencé je n'avais pas même un micro.

Artistiquement, quelle est la différence depuis votre installation aux Etats-Unis ?
C'est effectivement l'endroit idéal pour travailler la musique de manière professionnelle. Depuis sept ans que j'y réside, j'ai un réel confort pour travailler, j'ai un manager, des avocats, je ne suis plus là pour discuter des contrats ainsi je ne me consacre qu'à ma musique. Contrairement à la France que j'adore mais qui n'est pas un pays à tradition musicale, il faut dire les choses comme elles sont. Malgré que le public soit là, il existe peu de clubs spécialisés. En revanche à New York, si je veux aller écouter du blues tous les soirs ou du rock tous les soirs, avec des têtes d'affiche, je n'ai que l'embarras du choix et pour seulement 10 dollars on peut écouter de la très bonne musique jouée par de bons musiciens.

Vos voix s’entremêlent avec Salif Keita sur Kalabancoro ?
Salif est l’un de mes chanteurs préférés. J'avais composé plusieurs morceaux mais celui-ci je l'avais gardé pour Salif. On se connaît bien, on a déjà joué ensemble et nous sommes dans la même maison de disques. Je suis allé le rejoindre au Mali chez lui et pendant trois jours, nous avons enregistré cette chanson qui parle du rejet et de l'oubli. Une chanson certes universelle, mais je n'oublie pas que Salif a lui aussi a souffert de ça. Elle m'a été inspirée juste au moment où la guerre en Irak débutait. Je croyais que les forts protégeaient les faibles mais on en est bien loin. Finalement l'ONU n'a servi à rien dans cette histoire et la force continue de faire la loi.

Le disque est entièrement chanté en daoula excepté Bona petit, seule chanson en français ?
Je l'ai quand même écrite en daoula d'abord, puis j'ai proposé à ma femme, française, de la transposer. Bona Petit, je l'ai jouée sur un rythme de bossa brésilienne le guitariste Romero Lubambo. C'est un peu une histoire de famille puisqu'on y entend le rire de mon fils de 4 ans.

Dans vos albums, les enfants ont une place importante ?
Oui, j'essaie toujours de consacrer une ou deux journées pour aller jouer pour eux. J'ai été récemment dans une école d'un quartier pauvre de New York. Cela faisait huit ans qu'aucun musicien n'était venu jouer là, certaines écoles n'ont aucun moyen et les professeurs paient souvent de leurs poches les fournitures, l'encre pour le fax... cela parait impensable mais c'est la réalité.

Des projets ?
Je viens de composer la musique d'un dessin animé pour les enfants qui passe sur NHK, la chaîne de télévision japonaise. J’ai aussi travaillé sur le dernier album de Pat Metheny ainsi que sur le dernier de Mike Stern.

Pour quelles raisons avez-vous changé de maisons de disques ?
Pour les deux premiers albums, j'étais chez Columbia US pour lequel j'avais un long contrat de six albums. J'étais signé par les frères Marsalis, des musiciens. Après leur départ, on a commencé à vouloir m'imposer des reprises du style African in New York à la manière de Sting et je ne voyais pas trop ce que je faisais là-dedans. Je suis compositeur, j'écris mes propres morceaux donc ce n'était pas moi. Ma culture, c'est Jaco Pastorius, Weather Report, ce n'est pas Sting. Même les reprises, il faut qu'elles viennent du coeur. Ce sont de bonnes raisons, non?

En concert le 5 novembre 2003 à la Cigale de Paris puis en tournée française.