INFATIGABLE BONGA

Trente-deux albums en 32 années de carrière ! L’artiste angolais à la voix déchirante chante depuis le début des années 70 sa révolte face au colonialisme, la misère de l’exil et l’Afrique humiliée. Vivant désormais à Lisbonne, il a sorti au printemps son dernier opus, Kaxexe, qu’il vient présenter tout au long de ce mois dans les salles de l’Hexagone.

La voix de l’Afrique lusophone.

Trente-deux albums en 32 années de carrière ! L’artiste angolais à la voix déchirante chante depuis le début des années 70 sa révolte face au colonialisme, la misère de l’exil et l’Afrique humiliée. Vivant désormais à Lisbonne, il a sorti au printemps son dernier opus, Kaxexe, qu’il vient présenter tout au long de ce mois dans les salles de l’Hexagone.

Jose Adelino Barcelo de Carvalho change à l’adolescence son nom "colonial" pour celui plus authentique de Bonga Kuenda, afin d’affirmer ses positions identitaires et anticoloniales. C’est grâce à ses talents de sportif - il sera une dizaine d’années recordman du Portugal du 400 mètres - qu’il quitte l’Angola pour le Portugal. A cette époque, il s’engage dans le Mouvement populaire de libération de l’Angola, le MPLA actuellement au pouvoir à Luanda, mais la police politique portugaise le traque, l’obligeant à s’exiler à Rotterdam. C’est là qu’il enregistrera le mythique Angola 72 que l’on retrouvera plus tard sur la B.O. du film de Cédric Klapish, Chacun cherche son chat.

Bonga, c’est votre surnom ?
Oui, c’est "celui qui cherche, qui va de l’avant" par tous les moyens possibles. Aujourd’hui, à 61 ans, je suis beaucoup plus calme que par le passé parce qu’il a fallu s’investir dans le renouveau de la culture de l’Angola, de l’Afrique en général et se battre pour imposer notre musique. Désormais, il faut toujours chercher de l’espace pour se faire entendre auprès d’un large public, et l’émergence d’une nouvelle génération de professionnels qui nous ouvrent leur porte et nous donnent les moyens de nous exprimer est primordiale.

Dans les années 70, vous avez été avec Pierre Akendengue, un des pionniers de la World Music en France. Comment voyez-vous le chemin parcouru ?
Il fallait résister contre les courants négatifs, folkloriques dans le mauvais sens du terme, parce que les programmateurs osaient couper les chansons où ils ne recherchaient que l’aspect exotique. Aujourd’hui, je sens que cela valait la peine de se battre parce que je suis présenté par rapport aux valeurs de ma terre d’origine. Ce vécu est la valorisation d’un folklore péjoratif à l’époque parce que les colons ne tenaient surtout pas à le valoriser. Quand on tient à présenter des chansons avec des instruments typiques traditionnels comme le petit bois en bambou dont je joue (le dikanza), qui est l’identité même du rythme que je joue ; de la mpuita que les Brésiliens appellent chez eux la quiqua ; ou le sanza et le ngoma qu’on appelle le tam-tam, je me dis que cela valait la peine de continuer dans cette voie pour présenter les spécificités angolaises.

Vous avez été un des premiers interprètes de Sodade, 18 ans avant Cesaria Evora. Que vous inspire son succès ?
C’est un vrai plaisir pour moi, je l’aime beaucoup par rapport à sa simplicité, sa voix d’or et son magnétisme. Elle ne représente pas que le Cap-Vert, mais également toute la diaspora black d’expression portugaise. Aussi, lorsque j’ai entendu que pour ce morceau, il y avait l’interprète qu’il fallait, je m’en suis réjoui.

La sodade est un thème fort pour les Angolais qui ont connu 25 années de guerre ?
Nous n’avons pas connu l’immigration comme les Cap-Verdiens. Les Angolais n’ont jamais immigré, sauf les exilés politiques comme moi qui ont laissé leurs enfants et leur famille. Et quand on part dans de telles conditions, on s’inquiète pour nos proches. C’est ça l’angoisse de ce que laisse l’immigré quand il part de chez lui, c’est un vrai souci, et c’est ça la sodade.

Vingt-huit années d’indépendance ont-elles permis à l’Angola de retrouver sa culture ?
Puisque les hommes politiques nous ont fait la faveur de faire la paix, de ne plus tirer sur leur prochain, c’est un premier pas. Mais le plus important est désormais de reconstruire tout ce qui a été détruit. Et c’est compliqué, il y a des engrenages qui nous dépassent nous, les Angolais. Il faut essayer de mettre les gens ensemble pour reconstruire cet immense pays. D’ailleurs, on va voir ce qu’on peut faire. Un musicien comme moi, qui a commencé à chanter contre les colons portugais pour qu’on puisse préserver notre identité culturelle, est triste de voir le pays dans un tel état. Aujourd’hui, c’est notre identité politique même qui est malmenée par les Angolais. Je suis sûr que la musique rassemble tout le monde, que ce soit celle de Bonga ou de n’importe quelle vedette africaine.

Un morceau comme Nucos da buala évoque les enfants de la rue. C’est une des cicatrices les plus profondes de cette guerre ?
Oui, comme je chante pour mes enfants et mes petits-enfants, je me dois de parler de ceux qui ont tout perdu et sont livrés à eux-mêmes dans les rues de Luanda. Si on ne fait rien pour eux, qui va le faire à notre place ? Si on réfléchit bien, c’est nous, les adultes, les responsables. C’est nous qui avons fait la guerre, qui leur avons rendu la vie impossible. Aujourd’hui, il faut guérir tout ça, c’est notre mobilisation quotidienne. Moi, chanteur, je me dois d’écrire des chansons pour les bercer, pour leur donner de l’amour.

32 ans de carrière, 32 albums. Vous êtes le conteur de l’histoire de votre pays.
Le fait d’avoir vécu en Angola 23 ans de vie intense avec le folklore, la tradition et une certaine philosophie de vie, parce qu’il fallait résister par tous les moyens, a été déterminant pour moi. Et les aînés nous ont beaucoup aidés à cette époque. Comme j’ai beaucoup de choses à dire, alors je m’exprime en musique, je vais en studio, j’enregistre. Je ne l’ai pas fait exprès, cela venait comme ça.

Trente ans après, vous êtes toujours un artiste engagé ?
Il ne faut pas se fatiguer, pas croiser les bras parce qu’il y a des choses dangereuses qui se programment tous les jours au détriment du peuple et des gens biens. Quel héritage allons-nous laisser aux Africains ? Le malheur ? Cela n’est vraiment pas normal. Il faut donc réfléchir afin de faire évoluer le système. Et cela ne me fatigue pas.

Bonga Kaxexe (Lusafrica-BMG)

En tournée : les 2 et 3 octobre au Trianon à Paris, le 4 à Rouen, le 9 à Clermont Ferrand, le 10 à Limoges, le 18 à Nancy.