Lockwood globe_trotter

Un double album Globe-Trotter et une autobiographie Profession jazzman, la vie improvisée sont au programme de la rentrée de Didier Lockwood. Depuis trente ans, les improvisations de ce violoniste font vibrer la scène jazz internationale. Héritier spirituel de Stéphane Grapelli, de ses débuts dans le groupe rock mythique Magma jusqu’à ses compositions actuelles pour les orchestres classiques, tel est le parcours atypique d’un gamin de Calais. Entretien.

Le jazzman à la vie improvisée

Un double album Globe-Trotter et une autobiographie Profession jazzman, la vie improvisée sont au programme de la rentrée de Didier Lockwood. Depuis trente ans, les improvisations de ce violoniste font vibrer la scène jazz internationale. Héritier spirituel de Stéphane Grapelli, de ses débuts dans le groupe rock mythique Magma jusqu’à ses compositions actuelles pour les orchestres classiques, tel est le parcours atypique d’un gamin de Calais. Entretien.

La pochette intérieure de l’album représente un gamin avec un violon. C’est vous partant à l’aventure de la vie ?
C’est comme si c’était moi il y a une quarantaine d’années, puis je reviens aujourd’hui au verso de la pochette. C’est le raccourci de ma vie : trois mille concerts, trois tours du monde, trente CDs. Cela fait un bon bout de chemin, beaucoup de rencontres avec leurs temps forts : le groupe Magma à mes débuts, celle avec Stéphane Grapelli à 21 ans et enfin le groupe Uzeb. C’est une vie très diversifiée puisque je me suis tourné, il y a une dizaine d’années, vers la pédagogie avec l’ouverture d’une école à Dammarie-les-Lys, qui est un centre professionnel de musique improvisée. Et puis je me suis aussi ouvert à la musique symphonique classique. Je compose beaucoup et mes deux prochains disques seront des disques symphoniques.


Votre nouvel album, Globe-Trotter, est un tour du monde en musique ?
Globe-Trotter
, c’est en fait tous ces parfums musicaux que j’ai pu glaner de-ci, de-là à l’occasion de mes tournées et mes souvenirs de rencontres très importantes comme celles d’Astor Piazzolla ou de Paco de Lucia.


Les musiques du monde sont importantes dans votre démarche créatrice ?
Oui, parce que le jazz se nourrit des cultures pour se régénérer, trouver des voies nouvelles et des métissages. Mais il n’est pas question de reproduire des musiques d’autres pays, d’autres continents ou d’autres cultures. C’est simplement la vision d’un Français qui voyage et ramène des souvenirs, comme des cartes postales. Tout cela est sous-tendu par notre culture et je ne cherche pas à imiter et à restituer les musiques de ces pays. Ce sont des parfums. Quand on fait du flamenco, c’est un parfum flamenco, je ne joue pas vraiment dans la tradition exacte, mais simplement ce que j’en ai retiré.


Le second CD est une suite d’improvisations sur différents thèmes ?
Le premier album est celui du quartet, c’est une vision partagée. Le deuxième disque, qui est en bonus, est ce solo que je construis depuis des années sur scène autour du Solo des mouettes et que je n’avais jamais enregistré. Autour de ce titre se crée un voyage introspectif. C’est ma vision personnelle avec mes enchaînements et le violon électrique.


C’est important pour vous de jouer à l’étranger ?
Bien sûr. Un musicien doit être itinérant et mon enrichissement aura été d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe. Donc de relativiser et d’avoir une vision beaucoup plus globale. Je plains parfois les chanteurs francophones qui ne peuvent pas aller chanter à l’étranger. C’est tellement enrichissant une tournée en Inde ou en Afrique qu’on en revient changé.


Les jazzmen français ont toujours une bonne image à l’étranger ?
Ce qui différencie vraiment les jazzmen français, ce sont les cordes. Regardez l’impact qu’ont eu Stéphane Grapelli ou Jean-Luc Ponty. C’est pour ça que mon école, le CMDL – Centre des musiques Didier Lockwood-, essaie d’être le garant de ces traditions qui sont très françaises.


Vous êtes un homme de rencontres : Vander dans Magma, puis Grapelli, Menuhin, Petrucciani, Nougaro ou Borhinger. Ces rencontres vous ont fait évoluer ?
Toute rencontre avec un musicien, qu’il soit connu ou inconnu, est toujours intéressante. Quand je joue avec de bons musiciens, je continue à apprendre. Quand on a la chance qu’ils soient sympathiques et pas trop prétentieux, c’est encore mieux. Et quand on arrive à établir une relation humaine saine, c’est d’autant plus agréable. J’ai toujours évité les musiciens, même s’ils étaient bons, qui avaient trop d’ego mal placé.


Votre travail est atypique puisque vous travaillez dans des univers différents, le jazz, le classique, le symphonique et les musiques de films...
Je suis un VTT, un violon tout terrain. Mon violon me sert de passeport, il me sert à passer les frontières culturelles. C’est un instrument qui est voué à cette tâche puisqu’il est très souple, il a été conçu pour imiter la voix humaine avec beaucoup d’émotions et il est présent dans toutes les cultures. Si on est un violoniste qui s’intéresse aux différentes formes de cultures, il y a de quoi faire.


Pour vous, la vie s’improvise comme le violon ?
Tout à fait. J’ai choisi ce titre, La vie improvisée, pour mon livre, parce que j’avais lu dans un ouvrage scientifique que pour que la vie se réalise il fallait sept paramètres indispensables dont l’improvisation. Il faut savoir improviser pour que la vie continue. Improviser, c’est pouvoir rééquilibrer une situation périlleuse, pouvoir bifurquer à n’importe quel moment, pouvoir anticiper. C’est vraiment un réflexe qui développe l’intelligence créatrice de chacun. Une fois qu’on est parti avec son violon dans l’improvisation, c’est difficile de redevenir un simple interprète.


L’improvisation est un travail de funambule ?
C’est comme les chats : il faut toujours retomber sur nos pattes et prendre des risques. On se lance des défis. Il y a donc un côté visionnaire dans l’improvisateur : il est obligé de viser. Il a une certaine direction, mais dans cette direction, il y a une multitude de chemins et parfois il se tend lui-même des pièges pour agrémenter son parcours de manière plus amusante. Il y a un côté très ludique dans l’improvisation, c’est de la stratégie.


Vous considérez-vous comme un modèle aujourd’hui pour la nouvelle génération ?
On me le fait sentir. Je rencontre souvent des jeunes qui ont commencé le violon parce qu’ils m’ont écouté en concert. C’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire.

Album : Globe-Trotter (Universal Jazz)
Autobiographie : Profession jazzman, la vie improvisée (Hachette Littératures)
En concert le 8 novembre au New Morning de Paris.