Adamo, un sentimental engagé

Salvatore Adamo est heureux: son nouvel album, Zanzibar, est magnifiquement accueilli par la critique. En même temps, sort un triple-CD de grands succès et de raretés, C’est ma vie, un gros volume de ses textes de chansons, A ceux qui rêvent encore, et une affectueuse biographie, C’est sa vie, du journaliste belge Thierry Coljon. Rencontre avec un sentimental qui n’hésite pas à s’engager.

Un CD, Une compilation, des textes, une biographie...

Salvatore Adamo est heureux: son nouvel album, Zanzibar, est magnifiquement accueilli par la critique. En même temps, sort un triple-CD de grands succès et de raretés, C’est ma vie, un gros volume de ses textes de chansons, A ceux qui rêvent encore, et une affectueuse biographie, C’est sa vie, du journaliste belge Thierry Coljon. Rencontre avec un sentimental qui n’hésite pas à s’engager.

Il y a sur cet album une chanson superbe, J’te lâche plus, qui est très intemporelle…
C’est drôle que vous commenciez par me parler de cette chanson, parce qu’elle a été à la base de ma rupture avec mon ancienne maison de disques. Telle qu’elle est, elle m’a fait beaucoup douter mais il y a des moments où j’ai l’impression qu’une chanson est réussie et que c’est comme ça qu’elle doit sortir. Et mon ancienne firme de disques n’a pas voulu en entendre parler. Elle voulait me pousser vers une autre façon de produire, un peu maniériste. Elle m’avait confié à un arrangeur qui s’était mis en tête de me rhabiller d’années 60 : j’avais l’impression de me prêter à une parodie de moi-même!J’ai terminé mon tour de chant en mars à l’Olympia par J’te lâche plus, joué avec la même énergie et les cuivres, et, après le concert, Pascal Nègre, le patron d’Universal, est entré dans ma loge en me disant: «Tu tiens un tube!» Nous n’avions rien à faire ensemble, il disait cela par amitié, seulement. J’ai réalisé que, d’un côté on refusait cette chanson et de l’autre on la louait. C’est alors qu’ont eu lieu les premiers contacts avec Polydor/Universal.

On remarque aussi, sur votre nouvel album, trente-sept ans après Inch Allah, une nouvelle chanson sur les drames d’Israël, Mon douloureux Orient
On peut se demander pourquoi, moi qui suis catholique d’éducation, je suis resté fidèle à une émotion de 1966 que j’ai traduite d’une façon qui a été malheureusement mal interprétée dans pas mal de pays arabes où j'ai été interdit. Cet été, le 15 août, pour la première fois depuis cette époque, j’ai pu chanter dans un pays arabe, en Tunisie. J’ai chanté Mon douloureux Orient et les gens applaudissaient à certains mots pendant la chanson. J’ai voulu dire qu’il est temps que ces deux peuples vivent en paix. On ne leur demande pas de s’aimer, mais d’arrêter de s’entretuer. Avec le recul, je me suis rendu compte de quelle strophe avait valu mon interdiction: «Sur cette terre d’Israël/J’ai vu des enfants qui tremblent». On m’a dit que c’était choisir un camp. Mais je voulais parler de la terre biblique tout entière, Israël et Palestine ensemble. Je n’ai pas fait cette nouvelle chanson pour «rattraper» quoi que ce soit, mais pour avoir la conscience en paix.

D’ailleurs, vous faites régulièrement état, dans vos chansons, de vos indignations ou de vos inquiétudes de citoyen.
Je suis conscient de vivre une vie de privilégié et, quand je me mêle de chanter les problèmes des pauvres gens, il est possible qu’on se demande de quel droit je me le permets. Même si les chansons où j’essaie de dénoncer quelque chose ont parfois agacé une partie de mon public, je continue d’en écrire par honnêteté. Il m’est impossible de vivre sur un nuage et de rester indifférent à ce qui se passe dessous. C’est vrai que ce serait plus facile d’écrire tout le temps des chansons d’amour. Et, d’ailleurs, je suis beaucoup plus heureux quand j’écris des chansons d’amour que quand je me sens en toute âme et conscience obligé de dénoncer quelque chose qui m’a choqué.

Vous écrivez énormément de chansons d’amour mais, malgré des centaines d’interviews, vous parlez très peu de vos propres sentiments en la matière…
Mes chansons d’amour, je n’ai rien à en dire. Quand on écrit ce type de chanson, on essaie de rester le plus pudique possible. Mes mains sur tes hanches est une chanson humoristico-amoureuse et je peux en discuter, mais je ne peux pas parler d’une chanson comme Je te dois. Ce sont parfois des chansons d’inspiration autobiographique. Et j’ai dans mes tiroirs une chanson que je n’ai toujours pas enregistrée et dont je sais que c’est une de mes plus belles chansons. Mais elle est trop personnelle.

Vous êtes un des grands Belges de la chanson française. Les Français se demandent parfois ce que ça signifie, au fond, qu’être belge ?
En mon cas personnel, être belge est plus qu’une nationalité: c’est une façon de vivre pour laquelle j’ai opté. Mes parents m’ont emmené en Belgique mais, à un moment, j’ai eu le choix: j’aurais pu quitter la Belgique. Quand ça a commencé à marcher pour moi, j’ai essayé Paris pendant huit ans. Et, il m’a manqué cette bonhomie, ce sens de l’humour surréaliste qui existe en Belgique - et qui d’ailleurs existe aussi dans ma Sicile. Etre belge, c’est accepter de vivre dans un petit pays, c’est se mettre sur la pointe des pieds pour que la tête passe au-dessus des nuages, et c’est pourquoi il y a de l’euphorie dans les rues de Bruxelles. Jef, la chanson de Brel, ne peut être que belge: je ne vois un autre pays où l’empathie vis à vis de l’ami pourrait s’exprimer de façon aussi intime.

Et la Sicile ?
Quand je vais en Sicile, je sens une appartenance lointaine. J’ai envie d’y retourner plus souvent que ces quinze dernières années, mais je ne me vois pas quitter la Belgique.

Vous êtes réputé pour votre grande culture musicale. Continuez-vous à écouter beaucoup de disques ?
En ce moment, j’écoute beaucoup de ce qu’on appelle la nouvelle chanson française, et notamment Bénabar. Je trouve qu’il a un immense talent, beaucoup d’humour, une immense sensibilité. Sa chanson Je suis de celles est magnifique.

CD Zanzibar (chez Polydor-Universal),
Triple-CD C’est ma vie (chez Capitol-EMI),
Recueil de textes : A ceux qui rêvent encore (Albin Michel),
Biographie C’est sa vie /Thierry Coljon (Kiron-Le Félin).

Du 7 au 9 novembre au Casino de Paris.