Île Maurice, la Jamaïque de l'océan Indien

Ils se nomment Natty Jah, Blakkayo, Negro pou la vie et sont les nouvelles stars de la musique mauricienne. Sur cette petite île de l’océan Indien où le séga régnait en maître depuis des décennies, le reggae et le ragga sont en train de bouleverser la donne.

Tendances de la musique mauricienne

Ils se nomment Natty Jah, Blakkayo, Negro pou la vie et sont les nouvelles stars de la musique mauricienne. Sur cette petite île de l’océan Indien où le séga régnait en maître depuis des décennies, le reggae et le ragga sont en train de bouleverser la donne.

"Les rythmes ancestraux perdent le nord et d'autres influences font surface. Le ragga, longtemps connoté ringard, et le reggae, étiqueté comme musique incitant à consommer du cannabis, occupent à présent la pole position de nos charts. (…) Le dernier concours du Disque de l'année sur les radios locales le prouve aisément. Car aucun séga ne s'est classé en tête de liste sur les quatre radios de l'île. Cette situation démontre que notre séga va mal et que la tendance roots prend une ampleur de plus en plus importante dans le giron musical." Ces quelques lignes parues le 9 janvier 2004 dans le supplément Week-End Scope du quotidien Le Mauricien résument parfaitement l’évolution récente de la musique mauricienne.

Le phénomène prend même des allures de raz-de-marée : en l’espace d’un mois, l’hebdo vient de consacrer trois fois sa Uneà des artistes reggae/ragga. Du jamais vu, qui, de plus, paraissait complètement improbable. Non seulement parce que le séga semblait indétronable, mais aussi parce que le reggae s’attaque au communautarisme, le principe qui régit la société mauricienne jusque dans sa Constitution.

Le reflet d’un changement sociétal

Sur cette île grande comme le département de l’Essonne en France et peuplée de près d’1,3 million d’habitants, les Indiens, largement majoritaires, détiennent le pouvoir politique et les principales richesses économiques. Les créoles, d’origine africaines, comptent pour 20% de la population et constituent les classes les moins favorisées. Porte-parole de ces exclus, le chanteur Kaya, créateur d’une fusion de séga et de reggae appelée seggae, était parvenu dans les années 90 à transcender ces clivages en réunissant un très large public. Mais les violentes émeutes qui ont éclaté en 1999 après l’annonce de la mort suspecte de ce Bob Marley de l’océan Indien, survenue le 21 février alors qu’il était emprisonné pour avoir fumé un joint lors d’un meeting pour la dépénalisation, ont vite dégénéré en un affrontement entre communautés. Cinq ans plus tard, la position de force occupée par le reggae marque un nouveau retournement de situation. Et si le sentiment communautaire s’est affaibli, c’est au profit d’un sentiment national, la fierté d’être "morisyen".

Les héritiers de Kaya

Qu’il s’agisse de seggae ou de reggae, Maurice a toujours eu une longueur d’avance sur les autres îles de l’océan Indien, tant sur le plan purement artistique que sur celui de la production. L’ombre laissée par Kaya a également contribué à faire mûrir toute une génération d’artistes, et son répertoire demeure encore une source d’inspiration pour beaucoup. Chaque année, les groupes mauriciens organisent un événement pour lui rendre hommage. Cette année, près de 15.000 personnes sont attendues à cette occasion le 21 février. Depuis la sortie de son second album Xterminator, Blakkayo s’impose un peu plus comme le chef de file du reggae/ragga local dans un style très proche de celui des deejays jamaïcains. Avec son groupe Otentik Street Brothers, qui avait participé à la comédie musicale Mokko présentée à Marseille en 1995, il veut être un véritable moteur d’entraînement. Lançant les valeurs montantes, il produit aussi le nouveau disque de Natir, premier groupe à avoir sorti une cassette reggae dès 1987, enregistrée alors sur un 4 pistes!

Les ségatiers au service du reggae

Si le séga accuse un réel recul, ses principaux acteurs ne sont pas totalement étrangers à la montée en puissance du reggae. Dans la grande maison reconnaissable à sa couleur orange qu’il a fait construire dans le quartier résidentiel d’Albion, le musicien et producteur Gérard Louis a installé un studio dernier cri grâce au ventes de l’album de Ton Vié, le succès reggae 2002 qui s’est écoulé à près de 30.000 exemplaires. L’an dernier, il a récidivé avec Vanité de Natty Jah, meilleure vente de l’année. Séparé depuis peu du groupe Cassiya qui dominait le séga depuis une décennie, Gérard Louis s’est aussi lancé dans le ragga en produisant le duo Boom Faya Boom. Les autres membres du groupe Cassiya ne sont pas en reste de leur côté. Dans leur locaux de Cassis, un quartier populaire en périphérie de Port-Louis, ils ont produit le disque de Negro pou la vie, auteur du tube de ce début d’année avec la chanson Shalom. En un mois et demi, le groupe a vendu plus de 11.000 CDs! Dans les studios, le mot «reggae» est sur toutes les bouches. A Petite Rivière, là où le groupe français Kana qui s’est fait connaître avec Plantation avait enregistré son premier album en 1999, les producteurs Shy Lutchumunsing et Percy Yip Tong préparent un disque sur lequel les principaux artistes de la mouvance ragga/reggae seront invités. Dans les couloirs, Denis Fricot, l’une des plus belles voix du séga, annonce qu’il va faire un album. De reggae? La question semble devenue superflue.