Daniel Darc, toujours sombre

Ex-chanteur du mythique Taxi-Girl aux côtés de Mirwaïs, Daniel Darc revient aux affaires avec Crèvecoeur, quatrième album d’une carrière solo en pointillés. Intime, noir, hanté, toujours brûlant, Darc ne signe néanmoins pas là un disque de fantôme mais, comme le suggère sa maison de disque, «juste de belles chansons».

De belles chansons

Ex-chanteur du mythique Taxi-Girl aux côtés de Mirwaïs, Daniel Darc revient aux affaires avec Crèvecoeur, quatrième album d’une carrière solo en pointillés. Intime, noir, hanté, toujours brûlant, Darc ne signe néanmoins pas là un disque de fantôme mais, comme le suggère sa maison de disque, «juste de belles chansons».

Encore aujourd’hui, Daniel Darc le confie volontiers: il s’est de tous temps senti punk, avant même l’apparition du terme, au tournant des années 70. Un punk rocker. A vif, boudant le tiède, ne concevant la vie que comme une succession de fulgurances. Avec Mirwaïs Ahmadzaï (qui préside aujourd’hui aux destinées électro de Madonna) il donnera corps à sa soif d’intense en fondant Taxi Girl, formation emblématique du dandysme punk made in France, dont Darc personnifie à merveille le côté sombre, en exergue lors de prestations live, un rien borderline. D'aucun se remémoreront ce fameux concert où il se trancha les veines de l’avant bras sur scène, ces mêmes veines où plongèrent régulièrement de vénéneuses aiguilles. Les deux feront cause commune jusqu’en 86, date qui marque les premiers enregistrements solo de Darc et le début d’une seconde carrière erratique: quatre albums en vingt ans, des titres accouchés par Jacno, Daho ou Burgalat, et surtout un parcours en forme de jeu de piste, où l’excès n’est jamais loin.

Ce Crèvecoeur, pressenti depuis un titre écrit sur le récent album de Dani, marque donc le retour aux affaires de Darc, après quatorze années de silence discographique, dicté entre autres par son penchant pour l’autodestruction. Un passage à l’acte dû en partie à Frédéric Lo, voisin de Darc mais surtout musicien dont les velléités d’albums solo étaient jusqu’à maintenant restées dans les tiroirs de son home studio, et qui signe ici toutes les compositions de Crèvecoeur. Connivence, confiance, estime mutuelle sont les maîtres mots de ce recueil confiné, écrit à quatre mains, mais que l’absence de concession n’affaiblit en rien. Arpèges délicats, guitares discrètes, et lointains souffles d’harmonica soulignent la voix habitée de Darc, qui évolue ici dans un univers musical parsemé de citations (le clavier de Et quel crime?, clin d’œil à Taxi-Girl), et de bulles de légèreté contrastant avec des textes parsemées de références christiques («en m’asseyant sur la boue/ j’ai prié/ en me mettant à genoux/ j’ai pleuré»ou «une croix trop lourde pour moi/ un bois qui pèse et m’écartèle») et d’échos aux années passées.

Avec ses titres peuplés de fantômes, de souvenirs en forme de blessures encore à demi ouvertes, on pourrait aisément voir Crèvecoeur comme un disque de survivant, le témoignage d’une gueule cassée des années punk ayant trop souvent tutoyé l’excès, tapant aujourd’hui à deux doigts, laborieux, des épanchements insomniaques sur sa machine à écrire hors d’âge. Un ramassis d’états d’âme conjugués au passé, interrogeant «suis-je inutile ou hors d’usage/ ou peut-être un peu trop amer?», évoquant «cestemps, ces lieux chers à mon coeur». Mais si les douze titres de Crèvecoeur transpirent un vécu cabossé, elles ne le vampirisent jamais, ne se laissent jamais aller au malsain, au premier degré d’une nostalgie mal à propos.

Textes crachés sur des copies dont on remarque moins les ratures que l’élégance des écorchures. Ecriture précieuse, intime, jamais impudique. Sans pathos ou trop-plein de maniérisme. Mûrit, apaisé, assagi –au sens nobles des termes, le Darc nouveau, qui ne se défait jamais vraiment d’une sauvagerie viscérale, n’est pas un album de renoncement. Intense, touchant, l’ex-Taxi Girl bannit le cynisme, manie un parlé-chanté fragile, entre poésie lucide et effluves gainsbouriennes. Cite au détour d’un accord les Kinks ou John Barry. Continue, sans céder au dépressif, de creuser le côté obscur d’une vie compte à rebours («déjà en moi, je sens l’automne/qui doucement ronge mon corps/l’affreuse angoisse m’emprisonne/combien de temps jusqu’à la mort?»). Hors modes, à l’abri des tendances et autres calculs Crèvecoeur sonne souvent juste. Introspectif, il sait se garder de l’impudeur, et esquiver le pesant. Poétique, il reste brûlant. Sombre, assurément. Darc, tout simplement.

Daniel Darc Crèvecoeur (Mercury) 2004