Hector Zazou mets les bouts

Un album d’Hector Zazou, le compositeur iconoclaste, adepte des rencontres artistiques, est toujours un voyage, une aventure. L’absence, son dernier opus en date, a été enregistré comme un défi. «Je voulais réaliser un disque où je puisse prendre l’air, où je serai là sans être là» livre-t-il en guise de première explication, «un disque agréable, sans aspérité, un disque parfait pour accompagner les repas». Bon appétit.

Nouvel album du compositeur belge

Un album d’Hector Zazou, le compositeur iconoclaste, adepte des rencontres artistiques, est toujours un voyage, une aventure. L’absence, son dernier opus en date, a été enregistré comme un défi. «Je voulais réaliser un disque où je puisse prendre l’air, où je serai là sans être là» livre-t-il en guise de première explication, «un disque agréable, sans aspérité, un disque parfait pour accompagner les repas». Bon appétit.

Hector Zazou, étrange créateur à qui l’on doit quelques belles aventures et quelques excitantes rencontres (Bony Bikaye, Harold Budd, Sandy Dillon ou le peintre numérique Bernard Caillaud…) conjugue l’art de la fugue au présent sur L’Absence, son dernier album. Fugue: composition musicale écrite dans le style du contrepoint et dans laquelle un thème et ses imitations successives forment plusieurs parties qui semblent «se fuir et se poursuivre l’une l’autre». L’Absence, une fugue? «Plutôt une fuitetemporaire» répondrait Monsieur Zazou qui aime à citer Marcel Proust racontant qu’en rentrant chez lui, il regardait avec tendresse sa mère qui ne l’avait pas encore vu. «J’étais présent à ma propre absence» ajoutait l’auteur d’A la Recherche du Temps Perdu avec un sens du paradoxe très moderne. C’est cette émotion, cette douce schizophrénie, qu’a tenté d’approcher, de libérer, Hector Zazou sur L’Absence. «J’avais envie de ne pas être trop présent dans le processus créatif, de sortir prendre l’air» confie-t-il. «Quand j’y suis beaucoup, j’ai l’impression de m’encombrer moi-même, de rendre les choses plus compliquées. Je voulais être le moins dérangeant possible. On ne dérange pas quand on n’est pas là» constate le compositeur qui souhaitait avant tout réaliser un album accessible, préhensible par le plus grand nombre toute proportion gardée. Car Hector Zazou ne sera jamais Pascal Obispo. Fort heureusement.

Ces onze titres travaillés en creux comme d’autres écrivent en pleins et en déliés en forçant le trait, en écrasant la plume dans les courbes, répondent à un calcul poussé à bout, sans retenue. «C’est une opération de soustraction» clame dit-il avec l’assurance d’un écolier sûr de lui et un peu cachottier. «Je voulais passer sur la pointe des pieds pour laisser la musique libre de faire de mauvaises rencontres, de céder à ses mauvais instincts». Pour autant il ne parle pas de rupture dans son travail. «C’est bien moi» lâche-t-il. «Quand je l’écoute je me reconnais. Si j’avais souhaité m’effacer, j’aurai fait appel à un producteur et le résultat aurait été différent. Là, je m’absente» commente-t-il. «Sur 12 (Las Vegas is cursed) (Crammed Discs/Wagram) réalisé à la fin du siècle dernier avec Sandy Dillon, j’avais été très présent en cherchant à pousser mon expression le plus loin possible. Malheureusement, cet album n’a rencontré ni le public, ni même les médias. Cela a été douloureux pour moi» rappelle-t-il.

Accessible donc, L’Absence fait la part belle aux voix (Nicola Hitchcock, Caroline Lavelle, Emma Stow, Edo, Asia Argento, Katrina Beckford, Lucrezia von Berger). «Je n’ai pas souhaité prendre des voix trop connues» glisse-t-il «elle auraient créé trop de présence». Parfois lyriques, parfois engagés, souvent troublants, ces titres révèlent comme le souhaitait leur créateur «une musique plus facile» que celle de ses disques précédents. «Je visais une production électronisante, sans aspérité avec juste assez d’originalité pour ne pas déranger». Pari réussi. Elle est si belle, composé dans les années 60 par Ronnie Bird et retaillé par Jean-Pierre Mader est chanté en français par Edo. Ce titre pourrait tourner sur plus d’une radio, si leurs programmateurs ouvraient leurs oreilles vers d’autres horizons.

Adepte du voyage musical, Hector Zazou n’a pas ce genre de souci. Lui, qui a travaillé avec l’Africain Bony Bikaye dans les années 80 et dans la décennie suivante avec John Cale, Bill Laswell, Harold Budd et même Gérard Depardieu, explore de nouvelles contrées en mettant en musique le dialogue entre Piccoli et Bardot – ici repris d’une seule voix, celle d’Asia Argento – de la première scène du Mépris de Godard ou en toute fin d’album des bribes du Manifeste de Karl Marx. «J’aime Le Mépris. C’est un des plus beaux textes du cinéma. On sent quelqu’un penser, même si je ne sais pas à quoi pense Godard. Je respecte ça chez lui. Quant au Manifeste de Marx, c’est un peu une réaction au climat actuel, au manque de vision globale. Nos révoltes d’aujourd’hui, celle des intermittents, des fonctionnaires, des intellectuels ou des chercheurs sont des révoltes de boutiquiers. Aujourd’hui, je pense que la grille d’analyse marxiste reste pertinente. Je m’y raccroche sans trop y croire. Ce titre est d’ailleurs séparé du reste de l’album par un silence. C’est un clin d’œil, pas une chanson à la Manu Chao». Avant de se dire au revoir, Hector Zazou répond à une dernière question: «non, je n’ai pas revu Bony Bikaye depuis des siècles. Peut-être se retrouvera-t-on dans une maison de retraites. On sera tellement nombreux alors, qu’on pourra enfin faire la révolution. Vieillard s de tous pays, unissez-vous!».

Hector Zazou L’absence (Taktic Music/EastWest/Warner) 2004