Le Blues de Triton

La trentaine bien sonnée, Eric Triton en a eu sa claque, un beau jour, de faire danser les touristes dans les complexes hôteliers de l'île Maurice. Porté par un jeu de guitare phénoménal et une voix à la hauteur de son inspiration, le jeune homme fait pleurer son île paradisiaque avec un premier album, Nation.

Le premier album d'un artiste prometteur.

La trentaine bien sonnée, Eric Triton en a eu sa claque, un beau jour, de faire danser les touristes dans les complexes hôteliers de l'île Maurice. Porté par un jeu de guitare phénoménal et une voix à la hauteur de son inspiration, le jeune homme fait pleurer son île paradisiaque avec un premier album, Nation.

Eric Triton est aussi discret que son album se fait remarquer. Nation est le premier album blues-world qu'une major company signe depuis longtemps. Il faut dire que la qualité de ce blues segga vaut le détour de votre platine disque. C¹est Jacques Higelin qui, le premier, mis la puce à l'oreille à ce jeune musicien mauricien de 38 ans. "En 1989, Higelin tournait dans l¹Océan Indien, via les centres culturels des ambassades. A chaque étape, il essayait de faire un boeuf avec un artiste local. A Maurice, il demanda autour de lui si quelqu'un connaissait un musicien. C¹est un copain qui m'a prévenu. À l'époque, je ne savais pas qui était Jacques Higelin. Le soir même on jouait ensemble Nassimo. Le public m'a accueilli de manière formidable et, là, j'ai compris qu'il y avait quelque chose de sérieux".

Le concert se prolonge dans l'intimité d¹une plage mauricienne où les deux artistes apprennent à faire connaissance. Triton joue des airs plus personnels et Higelin, sous le charme, l'encourage vivement à quitter l'île pour aller jouer en France. "Il faut dire qu¹ici - contrairement à la Réunion ou à Madagascar - rien n¹est prévu pour les artistes. La musique ici n'est pas considérée comme un art mais juste comme un moyen d¹animer les soirées de bars à touristes et des restos des hôtels". Sans colère, Eric triton enchaîne sur la répression policière qui sévit régulièrement contre les artistes qui ont la fâcheuse tendance à pousser la note plus haut que ce qu'on leur demande. La conversation glisse naturellement sur le chanteur Kaya (mort le 21 février 1999 dans des circonstances étranges). Symbole pour de nombreux Mauriciens et pour Triton qui en fit une chanson Z'enfants où il appelle au devoir de mémoire quand le politique, lui, espère l'amnésie.

C'est ce franc-parler doublé d'un réel don pour la musique qui attire les producteurs français après une tournée en première partie de Calvin Russell, un directeur artistique l'invite à venir jouer dans son bureau. L'entretien dure quelques minutes, mais Triton joue plus d'une heure dans le bureau. A la sortie du show-case, le contrat est signé. Tout le monde est sous le charme de son jeu de guitare et de cette voix qui sait tout chanter en riant, en pleurant, en criant. "La musique, c¹est un chemin que je prends depuis tout petit. Plus je le suis, plus je le connais par coeur" dit le chanteur philosophe. "Cela fait vingt ans que j'écoute tout à la radio et que je le joue. Il fallait bien qu'un jour quelqu'un dise : Tiens, c¹est bien ce qu¹il fait !" sourit-il. Il est vrai que l'on ne peut être qu'admiratif devant ce jeu de guitare protéiforme blues, jazz, funk, doublé d¹une voix exceptionnelle le velours, le sucre ou la hargne.

Influences

Triton a forgé son art à l'écoute prolongée de Billie Holiday et Sarah Vaughan sur la BBC, la seule radio étrangère captée dans les années 70 à Maurice. Mais l'exemple, le modèle, reste Louis Armstrong pour lequel il ouvre son album d'un gai et vibrant hommage. "Je l'écoutais dès qu¹il passait à la radio tout en regardant le dessin animé des Jackson Five à la télé. Ma musique, c'est le grand écart entre le funk et le blues" rigole Eric Triton. Grand écart aussi entre une île qu'il chérit plus que tout et un pays, la France, où le climat n¹est pas toujours des plus cléments. "Quand le temps change trop ici, je file me ressourcer à la Réunion et je retrouve mes parents, mon frère et mes quatre soeurs". Maurice, où il se désole de voir les routes défoncées, le système scolaire exsangue alors que tant est fait pour attirer les masses de touristes. D'où cet air jazzy-ironique sur fond d'harmonica "L'île Maurice, c¹est une île magnifique/Pour les vacances/Mais pour le reste/Il faut bien réfléchir/Et beaucoup d'argent".

"Bien sûr que cette chanson est amère, mais que voulez-vous ? c¹est le seul moyen pour des Mauriciens comme moi de dire des choses. J'aimerais aussi qu'une chanson comme L'unité devienne un hymne national un jour à Maurice. Je veux dire aux gens qu'on est une seule nation et qu'il faut arrêter d'aller se chercher les uns les autres au sein des différentes communautés". Lorsqu'on fait remarquer au musicien qu'il pourrait parfaitement prétendre à une carrière politique, celui-ci préfère en rigoler : "J'aimerais rencontrer tous les artistes qui se considèrent comme des soldats de l'Humanité. Moi, personnellement c¹est l'île Maurice mon combat, mais je suis prêt à me battre pour d'autre cause juste. Il y en un à qui je tire mon chapeau c'est Youssou N'Dour. J'en ai entendu parler pour la première fois par Jacques Higelin. J'aimerais arriver à ce niveau-là d'investissement pour mon quartier, mes proches, ma ville ou mon pays". Avant de conclure : "Je crois que je suis plus souvent sur scène qu¹un politicien. L¹art vaincra".

Eric Triton Nation (Polydor / Universal) 2004