Pierre Louki tire sa révérence

Personnage dégingandé et rêveur, auteur à la fantaisie savoureuse, chanteur ami de Brassens, Pierre Louki vient de sortir ce qu’il annonce être son ultime album, Salut la Compagnie. Portrait.

Les Copains d'abord

Personnage dégingandé et rêveur, auteur à la fantaisie savoureuse, chanteur ami de Brassens, Pierre Louki vient de sortir ce qu’il annonce être son ultime album, Salut la Compagnie. Portrait.

On ne pourra pas dire que Louki nous aura pris en traître : son nouvel album s’appelle Salut la compagnie et il confirme volontiers qu’il sera le dernier, cinquante ans après son entrée dans la chanson, un peu par hasard. En ce temps-là, il était comédien et horloger. Il réparait les montres dans sa petite boutique de la rue Gassendi, dans le XIVème arrondissement, et il faisait partie de la distribution ô combien célébrée d’En attendant Godot de Samuel Beckett au théâtre de Babylone, dans la mise en scène de Roger Blin. Il n’avait pas participé aux premières représentations, celles qui avaient été un scandale et la naissance d’un nouveau théâtre: il n’était qu’un élève de Blin, auquel le maître trouvait du talent – "malgré mon inculture, se souvient-il, malgré que je ne connaisse rien au théâtre en arrivant à Paris. Jusque là, je ne connaissais que Courteline".

Car le jeune Pierre Varennes – c’est son vrai nom – vient de La Roche-Migennes, dans l’Yonne. Orphelin de mère dès sa prime enfance, il est le fils d’un instituteur communiste et résistant qui mourra à Auschwitz. Engagé dans le maquis puis dans l’armée française, il est démobilisé en 1946 et rentre au bercail où il démontre un certain talent pour trousser des couplets de circonstance pour toutes les fêtes, festins et réjouissances. En même temps, il anime une troupe de théâtre amateur dont il claque un jour la porte, à la suite d’une réflexion désagréable: "Je me revois dire: Je vais aller faire du théâtre à Paris!"

Arrivé à la capitale avec son épouse Odette (qu’il a connue à l’âge de quinze ans), son fils et ses outils d’horloger, il se présente à l’école de théâtre ouverte par Jean-Louis Barrault, où Blin le remarque. Engagé en remplacement de Jean Martin pour le rôle du serviteur malade dont le long monologue est un des sommets d'En attendant Godot, il est poussé à la chanson par un autre des comédiens de la pièce, Lucien Raimbourg, qui fréquente le monde des cabarets. Par son intermédiaire, il trouve de premiers petits engagements. Comme son personnage dans Godot s’appelle Lucky, Pierre Varennes deviendra Pierre Louki. "A mon atelier, j’écrivais des chansons au dos des factures. Raimbourg en a pris tout un tas et il en a sorti une en me disant qu’il allait s’en occuper". C’est La Môme aux boutons, qui va être un énorme succès en 1954 – vingt-cinq versions enregistrées en disque.

En prenant ce virage soudain vers la chanson, Louki commence à s’y intéresser vraiment. Il découvre enfin la révélation dont on parle depuis quelques mois, un certain Georges Brassens qui va instantanément devenir son modèle. Et, très vite, le modèle deviendra un ami: le futur auteur des Copains d’abord est fasciné par une chanson de Louki, Mes copains ("Il n'ont pas tous un compte en banque/Les copains qui viennent chez nous/Et c'est bien souvent qu'il leur manque/Quatre francs pour faire cent sous"). D’ailleurs, après avoir longtemps refusé toutes les sollicitations de témoignage, Louki écrira un des plus livres sur son ami, Avec Brassens (aux éditions Christian Pirot) et lui a consacré plusieurs chansons, dont On n'était pas faits pour que tu nous laisses, sur son dernier disque.

"Georges est un peu présent sur le disque, avec sa guitare", se réjouit Louki. Car pour Salut la compagnie, il a rencontré quelques nouveaux complices. Ainsi, le compositeur argentin Raul Barboza, admirateur de ses chansons, est venu chez lui parler de chansons à composer et, plutôt que son accordéon, a emprunté à Louki sa guitare. Enfin, une guitare de Brassens, qui lui est revenue après sa mort en 1981. Et Dominique Cravic a aussi emprunté cette guitare pour jouer sur l’album…

D’ailleurs, ce disque est une fête de copains : le tromboniste Daniel Barda et son habituel trio, Dominique Cravic et ses Primitifs du futur, le guitariste Marc Fosset, la chanteuse Claire Elzière, le saxophoniste Daniel Huck, le multi-instrumentiste Jacques Bolognesi… "Et je voulais qu’il y ait tout le monde dans les crédits, j’ai même donné à des compositeurs des textes pour lesquels j’avais déjà fait la musique". Outre quelques compositions de jeunes gens, donc, Louki a retrouvé des chansons écrites avec Maurice Vander, François Rauber, Claude Bolling, Colette Mansart, Jean Ferrat ou Francis Lai... Certaines d’entre elles ont été chantées par Marcel Amont, Jean Ferrat, Juliette Gréco, Cora Vaucaire, Catherine Sauvage, Isabelle Aubret, Annie Cordy, les Trois Ménestrels, les Quatre Jeudis...

Car, auteur singulier aux inventions rêveuses, quelque part entre Charles Trenet et Boby Lapointe, Louki n’a jamais été l’interprète acharné de ses chansons: volontiers discret, il s’est aussi beaucoup consacré, pendant des années, à son autre passion, la course à pied, qui le faisait se lever à l’aurore pour d’interminables entraînements – suscitant des commentaires acides de l’ami Brassens. Et il a aussi été infidèle à la chanson: il a écrit des dizaines de pièces, de monologues ou de dramatiques radiophoniques, entre fantasque et absurde. Et il sème ses concerts de courts récits drolatiques – un pêcheur qui mord à son hameçon, un chat qui aboie, un ballon égaré chez les melons… Ce disque est son dernier disque mais il devrait retrouver la scène à la rentrée.

Pierre Louki Salut la compagnie, 1 CD Saravah (dist. Night & Day).