Kent, ex-punk des eighties

Réédition des disques de Starshooter... Réédition d'une époque où le rock policé devenait agressif, vindicatif, revendicatif... L'occasion pour Kent le chanteur emblématique du groupe de revenir sur ces années de fureur et avec un inédit live, enregistré en 82 à Mulhouse.

Retour sur l'épopée 'Starshooter'

Réédition des disques de Starshooter... Réédition d'une époque où le rock policé devenait agressif, vindicatif, revendicatif... L'occasion pour Kent le chanteur emblématique du groupe de revenir sur ces années de fureur et avec un inédit live, enregistré en 82 à Mulhouse.

A quoi pensez-vous lorsque vous voyez les photos de cette époque (ndlr : figurant dans la pochette du CD live) ?
C’est marrant, j’ai encore un souvenir très précis de cette période. Quand une personne étrangère voit ces photos, et m’a en face d’elle, elle se dit "C’est pas le même", alors que je suis parfaitement le même.
Ce qui a changé, c’est la forme, quand on voit cette photo avec les éclairages derrière et ce côté cheap du matos, on se dit qu’aujourd’hui on est passé un stade au dessus.
On était les pionniers - avec les autres groupes de l’époque - d’une scène rock qui n’existait pas. Il y a avait des groupes rock certes, mais ils jouaient dans des bars, au mieux dans des théâtres quand l’occasion se présentait. Nous sommes arrivés et dans la foulée, l’infrastructure a suivi : le fait qu’on ait de plus grosses sonos, des vrais éclairages, et pas trois ampoules qui se battent en duel, des loges décentes, des chambres d’hôtel, et pas l’obligation de dormir dans la bagnole !! (rires) On se demandait, quand est-ce que ce pays allait devenir professionnel musicalement, par rapport aux gros groupes anglais ou américains?

C’étaient eux qui vous servaient de référence ?
Oui, mais il y a eu la révélation en 76/77. On voulait se démarquer de ces gens-là. Les punks, c’était ça. C’était une génération qui en avait marre d’écouter Deep Purple, Led Zep. Ça les faisait chier, c’était trop gros, ça ne les inspirait pas. On n'avait pas les moyens de se payer le matos de tels groupes, alors on jouait sur de petits amplis, et on disait "ben voilà ce sera cela notre son". Et puis on jouait mal et on disait : "on fera notre son avec ça"…

On ne chantait pas bien non plus ! Kent à l’époque était considéré comme un chanteur qui chantait faux.
(sourire) J’étais le chanteur faux qui chantait le plus juste de ma génération. Je ne chantais même pas faux, je gueulais, comme dans le premier Starshooter. Il y a trois notes et puis c’est tout. C’était de la mitraillette musicale…

A l’époque, Rock’n Folk* parle de vous comme de l’un des premiers groupes punk en France alors que vous ignoriez même le concept.
Le premier 45 t de Starshooter était sorti, et on n’avait pas encore entendu les Clash ou les Pistols. On connaissait les Ramones parce qu’ils avaient une année d’avance sur le mouvement. Tout cela vient en fait de quelques groupes précurseurs du pub-rock anglais, notamment Dr Feelgood et Wilko Johnson, qui ont révolutionné le truc et qui ont aidé à ce qu’on se décomplexe par rapport à une espèce de professionnalisme trop clinquant. Il n’y avait pas de solo, c’était sec, c’était teigneux. Il y avait quelque chose qui nous paraissait important.

L’un de vos premiers fait d’arme est un concert en première partie de Jacques Higelin où vous insultiez carrément le public …
A l’époque, tu arrivais en concert, les gens étaient assis par terre, les cheveux longs, le sac en bandoulière, ça sentait le patchouli et ça fumait des joints. Et nous, on arrivait sur scène, jeans serrés et baskets. Et on disait "Eh! Bande de cons debout !", puis on se mettait a jouer à cent à l’heure. Ce soir-là, c’est passé, parce qu’à l’époque Higelin commençait aussi à virer rock. On est sorti de scène, on était aux anges et on a mis le feu. Mais je me souviens que dans les mêmes circonstances, dans d’autres salles, on se battait avec le public au bout de cinq minutes. Lors de la première tournée Starshooter, en province, les gens venaient au cirque. Ils venaient voir des punks.

Aviez-vous l’attitude punk en dehors de la scène ?
On n’avait pas la philosophie punk anglo-saxone où, eux, baignaient dans le "tatcherisme", avec un taux de chômage important et où la musique était la seule issue possible. En France, le chômage c’était encore un art de vivre. Tu t’inscrivais à l’ANPE en disant : "Ouais ouais, je cherche du boulot" et puis tu n’en cherchais pas. On était en contradiction avec la mode du rock’n roll, on était anti-drogue, anti-alcool. Dans les bars à bière, on réclamait du lait fraise, juste par provocation.

Pensez vous que votre attitude de l’époque se rapproche de celles des rappeurs aujourd’hui ?
Le but des rappeurs n’est pas le même. Le discours du rap, c’est d’obtenir ce qu’ils voient et qu’ils n’ont pas. Les grosses bagnoles, de la thune et des bimbos. Ils ne veulent pas abolir les privilèges, les rappeurs, ils veulent les avoir. J’ai peur d’être tellement déçu de savoir ce que veulent les jeunes aujourd’hui. Il suffit de voir ce qui se passe cet été avec les réformes sociales... Personne ne bouge... Parce que finalement : "Ça ou autre chose ?!".
Je venais d’un milieu social modeste, il y avait cette envie de vendre beaucoup de disques et de jouer devant des salles combles, mais la piscine en forme de guitare, cela ne m’intéressait pas. C’est peut-être pour cela qu’on a jamais pu vendre beaucoup de disques. Pour cela aussi, il aurait fallu être un groupe "facile", et on n'était pas un groupe facile.

Quand vous réécoutez ce live de Starshooter à Mulhouse, que ressentez-vous ?
J’étais agréablement surpris par ce live. Je ne me souvenais pas qu’on jouait comme ça. Honnêtement, je le trouve vraiment bien. Il y a des chansons dont je ne me souvenais plus du tout. J’écoute cela, et ça me fait le même effet que de réécouter des inédits de Bijou, ou de Téléphone. Je me rappelle que je faisais partie de ce groupe, mais je ne me souvenais pas que j’avais ce son de guitare sur telle chanson. C’est comme retrouver une partie de sa mémoire.

Pour retrouver complètement la mémoire que sont devenus les autres membres de Starshooter ?
Le guitariste, Jello, est régisseur de spectacle. Il est en tournée avec Miossec en ce moment. Le bassiste, Mickey, est dans une radio associative dans le sud. Le batteur, Phil, habite aux Etats-Unis depuis quinze ans et fait de la restauration de vieux bateaux.

Qu’est ce que c’était que le punk à l’époque ?
L’époque punk, ça a duré le temps d’une étincelle. En 80, c’était déjà fini. Après 82, c’était Indochine, les garçons coiffeurs, les synthé DX7 et les Spandau Ballet, Duran Duran, les batteries synthétiques. C’était une musique que j’écoutais, que j’aimais bien, mais en me disant que si c’était ça l’avenir de la musique, on était mal barré. C’est aussi pour cela qu’on s’est séparé.

Quels sont les disques importants de l’époque ?
Je m’en fous des années punk. Je n’écoute plus, ça ne m’apporte pas grand chose. Il y a des choses qui passent au travers comme le London Calling des Clash, ou alors les Buzzcocks. C’est difficile d’écouter un disque des Buzzcocks dans son intégralité aujourd’hui. Cela fait mal à la tête. Les Pistols, c’était plutôt un groupe de hard avec un chanteur déglingué à sa tête. Plus avant, ce qui est le maître étalon de tout ça, c’est le Fun house des Stooges. Quand tu écoutes Led Zep, que tu penses cela violent, puis que tu écoutes ensuite Fun House, tu relativises beaucoup !

* magazine rock français

Starshooter Live ! (Sony Music Media) 2004