Les griots de Mandekalou

Un cours d’histoire en chansons. Mandekalou revisite l’épopée de Soundiata Keïta, légendaire fondateur de l’Empire mandingue au XIIIe siècle. L’occasion de retrouver les Djelis (griots), principaux acteurs de cet enregistrement, qu’ils sont venus présenter à un public fervent. Reportage.

Opéra mandingue

Un cours d’histoire en chansons. Mandekalou revisite l’épopée de Soundiata Keïta, légendaire fondateur de l’Empire mandingue au XIIIe siècle. L’occasion de retrouver les Djelis (griots), principaux acteurs de cet enregistrement, qu’ils sont venus présenter à un public fervent. Reportage.

Ils s’appellent Kassé Mady Diabaté, Sekouba Bambino Diabaté, Kandia Kouyaté (en photo), Kerfala Kanté, Fodé Baro, et sont parmi les plus grands griots du moment. On les retrouve fréquemment en solo sur les scènes du monde entier. Ces chanteurs de louanges, communicateurs de la tradition, se sont retrouvés l’hiver dernier au studio Bogolan de Bamako pour y enregistrer Mandekalou (le peuple du Mandé), ode à l’Empire mandingue qui s’étendait de la Mauritanie à la Côte d’Ivoire et préfigurait, au XIIIe siècle, ce qui deviendra, au XXe, la CDEAO – la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest. Cet empire légendaire, symbole de la grandeur passée de l’Afrique médiévale, se doit de ne pas être oublié des jeunes générations.

C’est pourquoi le producteur Ibrahima Sylla avait à coeur, depuis de nombreuses années, de réunir un "super groupe", comme il l’a fait avec Africando pour la salsa et Kekelé pour la rumba afin de réaliser un album en hommage à cette épopée. Cet opus conte un des moments marquants de l’histoire ouest-africaine à travers des chansons traditionnelles. Mandekalou est sorti au printemps dernier en Afrique de l’Ouest, et le mois dernier au Royaume-Uni, avant de paraître en septembre en France. "En tant que Djeli, on fait toujours faire des recherches, puisqu’on doit enseigner à la génération suivante" raconte Kassemady Diabaté. "Il faut donc apprendre chaque jour un peu plus, et Mandekalou nous a donné l’occasion de retrouver des détails oubliés de notre histoire pour les faire revivre 700 ans plus tard dans un studio d’enregistrement". Pour la cantatrice Kandia Kouyaté, il est vraiment rare que les griots acceptent ainsi de jouer ensemble. Mais elle connaissait bien les deux cousins Diabaté, Kassemady le Malien et Sekouba Bambino le Guinéen. Aussi a-t-elle mis quelques mois sa carrière solo entre parenthèses, comme les autres artistes d’ailleurs, pour se lancer dans cette nouvelle aventure.

C’est à Bamako que l’acte de naissance de ce "super groupe" a été signé, par un concert sur le parvis du Palais des Congrès. Les grands boubous d’apparat amidonnés étaient de sortie pour l’occasion, les "tanties" (dames d’un certain âge) étaient venues écouter les Djelys célébrer l’épopée du peuple mandingue. Les gamins, rappeurs des villes, s’étaient rassemblés pour entendre ces anciens transmettre la tradition orale comme eux le font avec leur flow relatant le quotidien des mégalopoles africaines. Car les rappeurs ne sont-ils pas les griots d’aujourd’hui, avec un certain sens critique à la place des chants de louanges ?

C’est un big band mandingue qui se présente sur les marches du Palais des Congrès, dirigé de main de maître par le guitariste Djelimadi Tounkara, qui a momentanément quitté sa carrière solo et celle qu’il mène avec le Super Rail Band. Sept griots, trois guitaristes, un joueur de balafon, deux de kamalé ngoni, un de kora sont présents sur scène. Tous rivalisent de dextérité pour conter l’épopée de Soundiata Keïta pour le plus grand plaisir du public, venu assister à ce cours d’histoire d’un genre bien particulier. Le spectacle, comme l’album, ne comporte que six morceaux. Si l’album dure 54 minutes, le spectacle lui peut varier entre deux et quatre heures, selon l’inspiration des solistes. Le premier des morceaux Soundiata, qui conte l’histoiredu "héros aux multiples noms, fils du buffle, du lion, restaurateur de l’autorité légale…", dure ainsi une heure, chacun des chanteurs assurant un solo de dix minutes."C’est tout l’intérêt de la scène par rapport au disque, se félicite Sekouba Bambino.On est là avant tout pour faire plaisir au public et on a tout notre temps. Alors que sur disque, un morceau ne doit pas dépasser six minutes, selon les critères occidentaux". Dans la salle, le public est déchaîné. À l’évocation de Samory Touré, Sekou Touré, Amani Touré, les Touré exultent. Un jeune fan, torse nu, chemise à la main, vient essuyer les chaussures de Kandia Kouyate. Les billets de 10.000 CFA (15 euros) pleuvent sur le front des artistes, et un membre de l’équipe va et vient entre la scène et les coulisses avec un étui à guitare bourré des billets de 1000 ou 5000 CFA, qui sont également jetés sur scène. À l’entracte, un chèque de 1 million de CFA (1500 euros) est même remis à la troupe.

Il fait bon être griot en Afrique de l’Ouest. C’est pourquoi certains ont du mal à quitter ce confort des chants de louanges pour la musique des "Blancs", qui, elle, ne rapporte que de manière fort aléatoire.

Mandékalou (Syllart-Mélodie) 2004