ANDRÉ MINVIELLE

Le Béarnais André Minvielle sort son deuxième album, L’ABCd’erre de la Vocalchimie, qui explore la complexité et la singularité d’un parcours hors-normes d’une vingtaine d’années, entre jazz, tradition et avant-garde. Rencontre.

Le nomade et l’accent

Le Béarnais André Minvielle sort son deuxième album, L’ABCd’erre de la Vocalchimie, qui explore la complexité et la singularité d’un parcours hors-normes d’une vingtaine d’années, entre jazz, tradition et avant-garde. Rencontre.

André Minvielle cite volontiers Gilles Deleuze. "Il dit que les gens qui aiment le plus la Terre sont les nomades, parce qu’à chaque déplacement ils sont obligés de composer, d’apprendre les règles, d’être dans la générosité, puisqu’ils arrivent toujours chez quelqu’un d’autre". Le chanteur place volontiers en exergue de son travail une citation du philosophe: "Le territoire ne vaut que par le mouvement par lequel on s’en sort".

Pourtant, vu de Paris et de ses habitudes d’expression lisse et conforme, quoi de plus "territorial", a priori, que la voix d’André Minvielle, sculptée par l’accent du Béarn. Mais à cette origine, il répond par le détail, par la vérité, par la complexité même de cette origine:"J’ai grandi dans un café-restaurant populaire, au centre de Pau. Ma chambre était au-dessus de la salle: la maison où j’habitais était aussi celle des autres, une maison de passage. Dans cet espace public, j’ai vu plein de gens singuliers qui interprétaient des chansons du Béarn. Pour entrer dans le cercle de la voix, là comme en Sardaigne, en Pays basque ou en Corse, on passe par le mimétisme et on a besoin d’alliés substantiels, comme dit le poète: on s’attable, on boit et on s’enterre un peu; d’un coup, on se désinhibe et la voix sort".

Enfant de cafetiers, ailier ou trois-quart au jeu à treize, ouvrier dans la micro-mécanique, Minvielle ne se satisfera pas éternellement de la convivialité de bistrot, de rugby et de voix mâles: "Quand j’ai commencé à chanter, je n’ai pas eu envie de rester là, j’ai eu envie de voyager. Le Brésil m’a capté - Joao Gilberto, Vinicius de Moraes, toutes les formes de chant brésilien. Puis, en écoutant Claude Sicre (théoricien et praticien d’un nouveau folklore occitan, fondateur des Fabulous Trobadors), je me suis rendu compte qu’on pouvait voir autrement la langue latine que parlaient mon père et grand-père. Et que la musique qui me plaisait était en portugais, et que le portugais est la langue la plus proche de l’occitan. Par le Brésil, retour à la case départ Occitanie. Puis la littérature, les troubadours, la poésie et aussi un triple-CD du Musée de l’Homme sur les voix du monde - avec des chants inuits, notamment. C’est alors que j’ai compris qu’improviser, ce n’est pas faire n’importe quoi, c’est tutoyer les tribus lointaines, c’est s’inscrire dans le monde".

Au retour du service militaire, il commence cinq années de cours de chant classique au conservatoire de Pau, avec un professeur ami du père de Claude Nougaro, qui lui enseigne les secrets de l’opéra comique, qui se pratique en français avec l’accent du sud-ouest: les r roulés, les articulations, les "voyelles bénies", tout le parler français des Occitans aide à la puissance et à l’intelligibilité du chant. Mais il plonge aussi dans cette école jazz si curieuse, qui se nourrit aussi de bal populaire et de révolution folk: il se lie avec l’accordéoniste Marc Perrone, entre dans la Compagnie Lubat, s’aventure dans mille entreprises virtuoses et singulières, à la fois comme chanteur et comme batteur.

En 1998, à quarante ans, premier album, Canto, qui navigue du scat au rap et du bebop au folk - un des disques les plus époustouflants de l’année, et salué comme tel par la critique. C’est ce mois-ci qu’il a publié le deuxième, L’ABCd’erre de la Vocalchimie, célébration à la fois ordonnée et fantasque de la diversité et de la complexité des états de la voix, dès lors que Minvielle s’est refusé à tout rôle prévisible - chanteur pyrénéen, jazzman, musicien contemporain, artiste de variétés, professeur de chant... "Ce que dit Deleuze, c’est que l’on comprend mieux notre identité en allant ailleurs. Ce disque, c’est un alphabet du marcheur. Au lieu d’écrire une méthode de voix, au lieu d’expliquer comment j’enseigne aux autres, j’ai fait une anti-méthode: écouter la musique qui se prend au pied de la lettre". Et ce disque semble tout contenir: "un disque de musique populaire expérimentale", prévient-il. Du free jazz et un astucieux texte de Nougaro, des expérimentations abstraites et d’entraînants airs de danse traditionnelle, un amusant exercice en yaourt et un air en call and response en occitan, et jusqu'à des accents saisis comme au hasard, à Toulouse, en Bretagne ou à Chalon-sur-Saône...

D’ailleurs le musicien se fait chercheur avec son projet Suivez l’accent, lancé il y a quatre ans, et dont il dit volontiers qu’il compte le poursuivre toute sa vie: un énorme projet d’inventaire de tous les accents de la langue française, des terroirs de la métropole à l’Outre-mer. En même temps qu’il présente L’ABCd’erre de la Vocalchimie sur la scène du Théâtre international de langue française, dans le Parc de La Villette à Paris, Minvielle y propose deux journées consacrées à Suivez l’accent, avec installations sonores, concert et débats... Une manière de réfléchir encore aux rapports du singulier et de l’universel. "Ce qui reste, ce n’est pas l’accent zéro de la télévision ou de la publicité. Quand Edith Piaf chante en roulant les r - "non, rien de rien, non je ne regrette rien" -, c’est cela qui reste, c’est cela qui plaît au Mexique comme en France".

André Minvielle L’ABCd’erre de la Vocalchimie (Le Chant du monde-Harmonia Mundi) 2004

Théâtre international de langue française, du 12 au 27 octobre; journées Suivez l’accent les 16 et 23 avec concerts, animations diverses et débats à 16h30; tél.: 01.40.03.93.95.