Jean Guidoni

Habitué aux outrances et aux provocations, Jean Guidoni livre Trapèze, un disque d’une sobriété et d’une verve remarquables avec, au générique, Marie Nimier, Jean Rouaud, Daniel Lavoie et Edith Fambuena. Rencontre.

Trapèze

Habitué aux outrances et aux provocations, Jean Guidoni livre Trapèze, un disque d’une sobriété et d’une verve remarquables avec, au générique, Marie Nimier, Jean Rouaud, Daniel Lavoie et Edith Fambuena. Rencontre.

On a connu de Jean Guidoni mille sortilèges et cent gênes. Il a chanté la passion et ses crimes, la sexualité et ses malédictions, la marginalité et ses maléfices. Apparu au crépuscule des années 70, quand la variété perdait ses paillettes sous les coups de boutoir d’une génération réveillée par le punk, il a semé sa carrière de provocations et d’élégances également méticuleuses. Avec Trapèze, son nouvel album, la surprise n’est pas un nouvel effluve de soufre ou un nouveau bris de vitres: loin de ses grabuges habituels, il chante avec sobriété des confessions surprenantes, à hauteur d’homme. Bien sûr, il parle toujours çà et là de"souper avec les rats" ou de diverses offenses, mais Trapèze est surtout le disque d’un quinquagénaire qui a enfin appris que, sous les singularités foncières de son âme et de son parcours, l’universalité était une des vertus premières de la chanson. Aussi, les lassitudes et les extases, les goûts et les dégoûts dont il s’ouvre ici trouvent des couleurs étonnamment proches, étonnamment variées.
Précédent un retour sur scène d’une égale sobriété (une résidence et un concert à Beyrouth, deux soirs à Rezé près de Nantes, un théâtre de l’Européen à Paris au mois d’octobre, puis trois fois le Café de la danse en décembre et une tournée française en début d’année 2005), ce disque a été pour l’essentiel écrit avec les écrivains Jean Rouaud et Marie Nimier, composé par Daniel Lavoie et réalisé par Edith Fambuena, la moitié féminine et guitariste des Valentins. Rencontre avec un chanteur en pleine mue.

On a entendu pour la première fois la plupart de ces chansons en juillet 2003, quand vous avez chanté au théâtre Silvia-Monfort, à Paris. Vous avez pris votre temps pour enregistrer ce disque…
Je n’ai pas fait de disque depuis si longtemps que j’ai eu le temps de réfléchir, de me poser la question de savoir si je n’allais pas faire une croix sur le CD. Au fond, il est plus facile de mettre en chantier un spectacle: ça ne concerne que moi, mon énergie. Alors que, pour un album, il faut le désir de l’autre, de gens qui ont envie de travailler avec moi, d’une maison de disques…
D’habitude, je force les portes pour faire à tout prix ce que je veux. Là, j’ai attendu, j’ai laissé venir. J’ai entendu dans une émission que Jean Rouaud voulait écrire des chansons. Je venais de lire ses romans et je me suis dit "pourquoi pas?" Par Laurent Balandras, des éditions Universal, je l’ai contacté et il est venu me voir avec Marie Nimier, avec qui il faisait équipe. Au départ, ce n’était pas en pensant à un disque mais à un spectacle. Ils n’étaient pas du tout fans de moi, ne se sentaient pas obligés de tenir compte d’une image qu’ils auraient eu de moi: ils sont allés vers l’homme qu’ils ont rencontré et n’ont pas eu à se réintroduire dans un univers existant. Ils ont écrit un texte ou deux puis ils se sont pris au jeu. Puis Daniel Lavoie s’est greffé sur l’histoire et entre-temps est arrivée Edith Fambuena. J’avais envie de travailler avec les Valentins mais ça me paraissait invraisemblable. Nous nous sommes rencontrés, ils ont fait des maquettes sur deux chansons et ils ont touché immédiatement l’univers vers lequel j’avais envie d’aller. Et c’est le moment où ils se sont séparés et Edith est restée à travailler avec moi. Le projet s’est trouvé être ainsi configuré: Jean Rouaud, Marie Nimier, Daniel Lavoie, Edith Fambuena et moi. Et c’est Wagram qui a été la première maison de disques à se dire intéressée.

On remarque sur le livret de Trapèze des textes, sorte de très courtes nouvelles associées à chacune des chansons…
C’est la continuité du travail commencé avec Edith. Je n’allais pas lui donner des indications détaillées sur les arrangements, ce n’est pas mon métier et je tenais à ce qu’elle reste libre dans son travail. Elle m’a demandé: "à quoi penses-tu sur scène?" Il se trouve que, si j’ai le trac, je m’invente un décor pendant que je chante. On a décidé qu’à chaque chanson finie – texte et musique –, je lui donne mon imaginaire musical et visuel de cette chanson. Et ce sont ces textes qui sont dans le livret.

On a l’impression, depuis que vous avez repris le spectacle Crime passionnel en 2001 au Cabaret Sauvage, que vous êtes passé d’une chanson collective – pour une communauté, pour une génération, pour une sensibilité qui n’avait pas droit de cité dans le paysage des variétés – à une posture plus personnelle, plus intime.
C’était flagrant avec la reprise, vingt ans après, de Crime passionnel. J’aime ce spectacle, la question ne se pose pas. Mais il y a quelque chose qui ne correspond plus à moi, à mon rapport aux autres. Cette période-là est terminée, je ne peux plus être cette représentation-là.

Pour la première fois, vos concerts n’ont pas de mise en scène, vous ne portez pas de maquillage…
J’essaie de retranscrire ce que j’ai vécu avec ce disque – direct, simple et sans trop de chichis. Ces chansons ne se prêtent pas à beaucoup de théâtralisation, à beaucoup d’attitudes. En ce moment, je suis un peu en recherche, je souhaite parler simplement aux gens. Et puis, musicalement, il y a une autre énergie. J’ai tellement été éloigné des musiciens pendant des années – le chanteur devant, parfois même on ne voyait pas les musiciens. J’ai voulu être de nouveau avec eux, être un groupe sur scène, faire un concert plus qu’un spectacle.

La mue est-elle légère à vivre?
Ça ne me fait pas mal, en tout cas. Il y a du mouvement, et j’ai un peu de recul en même temps en regardant ce qui va se passer. De toute manière, je n’ai rien à perdre.

Jean Guidoni Trapèze (Wagram) 2004