WOMEX 2004

Le WOMEX, World Music Expo, rassemble du 27 au 31 octobre à Essen, en Allemagne, les professionnels des musiques du monde, artistes, promoteurs, labels, tourneurs, producteurs, médias spécialisés etc. Le premier salon du genre est à la fois une vitrine, un marché, une scène, un carrefour, où chacun essaie d’exprimer sa spécificité avec la plus grande ouverture.

Le salon des professionnel des musiques du monde

Le WOMEX, World Music Expo, rassemble du 27 au 31 octobre à Essen, en Allemagne, les professionnels des musiques du monde, artistes, promoteurs, labels, tourneurs, producteurs, médias spécialisés etc. Le premier salon du genre est à la fois une vitrine, un marché, une scène, un carrefour, où chacun essaie d’exprimer sa spécificité avec la plus grande ouverture.

Pour sa dixième édition, le WOMEX propose pas moins de 52 concerts (450 artistes), plus de 200 stands, des conférences, des visionnages, dans une ambiance plutôt ‘bio’: ici, les musiques traditionnelles sont à l’honneur et la world music formatée, dopée aux hormones occidentales, y a peu de place. Le WOMEX, c’est d’abord le rendez-vous des acteurs indépendants même si les majors du disque sont là, discrètes, à la recherche du coup commercial.

Mercredi soir le concert d’ouverture, Via Kaboul, les musiques et les voix d’Asie Centrale, donne le ton: les Kirghizes de Tengir Too jouent une musique acoustique pure, sans effets, inspirée par la nature aride des montagnes du Tien Shan, frontière naturelle entre le Kirghizstan et la Chine. D’autres musiciens, kazakhs, ouzbeks, tadjiks, afghans, qaraqalpakstans, se suivent ou s’assemblent, selon les formations. La spiritualité et le savoir réprimés du temps de l’Union Soviétique ont de nouveau l’occasion de se faire entendre. L’Asie Centrale prend place sur la carte sans frontières des musiques du monde. L’Aga Khan Trust for Culture - fondation philanthropique qui joue un rôle majeur dans la reconstitution des patrimoines culturels de la région – a choisi une société française, Zamzama Productions, pour faire tourner le spectacle en Europe (cf. interview de Sabine Chatel, directrice de cette structure).

Comme Via Kaboul, beaucoup d’artistes du ‘circuit des musiques du monde’ sont en effet produits, co-produits, financés, aidés, en tout ou partie, par des partenaires institutionnels ou commerciaux sans lesquels ils auraient du mal à exister en dehors de leurs frontières. Le multiculturalisme est ici de rigueur. Le Bureau Export français propose à lui seul dix concerts avec des artistes de tous les horizons: Piétra Montecorvino (Italie), Trio Jabran (Palestine), Seu Jorge (Brésil), Kékélé (Congo Kinshasa), Daara J (Sénégal, prix BBC Radio 3 Awards 2004), Didier Awadi (Sénégal, prix RFI des Musiques du Monde), Ba Cissoko (Guinée Conakry), Soapkills (Liban), Faiz Ali Faiz (Pakistan) et L’Attirail, qui ouvre le bal le Jeudi soir. Les cinq français, qui tournent depuis quelques années en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Italie, jouent à fond la carte du voyage Paris-Moscou-Istanbul.

Guitare sèche, trompette, clarinette, trombone, contrebasse, batterie, c’est le bazar balkanique organisé, bien joué, avec des sonorités western. Musique instrumentale pour films imaginaires ou réels - L’Attirail a composé des bandes originales -. Peu de parties chantées: il manque ce soir la voix féminine qui anime leur cinquième album, La bonne aventure. Xavier Demerlac, le leader du groupe, précise sa démarche : "J’ai envie d’être entre la France et cette Europe au sens large. Il y a des Français qui sont influencés par les Balkans, l’Europe de l’Est, et il y a des Roumains, des Turcs, qui sont influencés par l’Occident. Ça marche dans les deux sens: la world, c’est des gens de tout pays influencés par d’autres. On peut faire de la world française, il suffit de s’intéresser à d’autres choses que sa propre culture, tout en l’assumant, en l’aimant".

Cette curiosité insatiable pour la culture des autres donne parfois des résultats improbables, comme cette version déjantée arabo-germano-francophone d’Aïcha, le tube de Khaled. Son interprète, l’Allemand Elmar Wiesenmuller ne manque pas d’humour et tient son stand pour une scène. Les sujets sérieux aussi ne manquent pas, dans les conférences: les échanges musicaux nord-sud, le piratage, la censure, les enjeux géopolitiques, comment faire sa place sur le marché, protéger ses droits etc. Les musiques sont plus que jamais dans le monde et la compétition féroce exige une santé de marathonien. Les prix le rappellent : dimanche, dernier jour du salon, le Womex Award 2004 couronne Marc Hollander, le patron des labels Crammed Discs et Ziriguiboom, qui, en plus de vingt ans, a lancé des artistes aujourd’hui reconnus comme Zap Mama, Taraf de Haïdouks, Hector Zazou, Cibelle, Zuco 103, Bebel Gilberto etc. Et BBC Radio 3 annonce les nominations des Awards 2005. Au WOMEX 2003, elles avaient consacré Daara J, Rokia Traoré, Ibrahim Ferrer, Ojos de Brujo, Think of One, DJ Dolores et Kadim Al Sahir.

Trois questions à sabine Chatel , directrice de Zamzama Productions, qui a fait tourner en 2004 Via Kaboul, les musiques et les voix d’Asie Centrale en Europe:

Qu’est ce qui vous a motivé pour faire tourner Via Kaboul?
Ça a du sens par rapport à ce que je fais. Je travaille depuis très longtemps sur la musique traditionnelle du Moyen-Orient. Je ne connaissais pas la musique d’Asie centrale mais j’avais déjà des affinités. Et la musique, c’est avant tout de l’humain. Via Kaboul, ce sont des hommes de huit cultures différentes, qui ont des histoires, une sérénité. Ils produisent une musique de transe, mais de transe intérieure.

Comment est-il possible de faire passer les musique traditionnelles au-delà des frontières géographiques et culturelles?
Exporter les musiques traditionnelles, c’est toujours très compliqué. On a le réflexe de dire : c’est tellement mieux dans le contexte. Entendre le sybyzgy, la flûte, dans la montagne à 3000 mètres d’altitude, c’est fabuleux. La faire jouer sur une scène en Occident, c’est autre chose. On est habitué à ouvrir nos oreilles et en même temps on ne peut pas détacher la musique de sa culture. Peu de gens connaissent l’Asie Centrale. C’est pour ça qu’on a pris le parti d’une scénographie pour donner des clés. Sans être didactique, Michel Jaffrenou, le scénographe, a travaillé sur l’idée d’un carnet de voyage imaginaire pour évoquer l’environnement de tous ces musiciens: à partir de dessins, coloriés, mis en vidéo, il a mis les Afghans à l’intérieur, les Kirghizes dans la montagne etc.

La tournée européenne terminée, vont-ils retourner dans l’oubli?
La renommée qu’ils acquièrent à l’extérieur, à l’étranger, rejaillit sur leur statut à l’intérieur, dans leur pays. Ces musiciens ont été malmenés pendant la période soviétique et là, ils se sentent revalorisés. Chez eux, le fait d’avoir des moyens de vivre, de ramener de l’argent, c’est énorme, ça va relancer les choses, ça va relancer d’autres musiciens. L’idée de la Fondation de l’Aga Khan, c’est de créer des écoles sur place, former les enfants. Nous ici, on va faire le relais de tout ça, en faisant tourner les groupes séparément. Je suis sûre qu’il y a une attente du public ici.