Hugues Aufray, presque canadien

Hugues Aufray ne s’en est jamais caché : c’est Félix Leclerc qui lui a donné l’envie de chanter et d’écrire en français. Presque cinquante ans plus tard, il sort ses propres versions des grandes chansons de son maître canadien : Moi, mes souliers, Le Petit Bonheur, La Chanson du pharmacien...

Le chanteur français retrouve Félix Leclerc

Hugues Aufray ne s’en est jamais caché : c’est Félix Leclerc qui lui a donné l’envie de chanter et d’écrire en français. Presque cinquante ans plus tard, il sort ses propres versions des grandes chansons de son maître canadien : Moi, mes souliers, Le Petit Bonheur, La Chanson du pharmacien...

RFI Musique : Vous écrivez des chansons mais, après vos adaptations françaises de Bob Dylan, vous vous mettez une deuxième fois en retrait en chantant l’oeuvre d’un autre auteur-compositeur.

   Hugues Aufray : Les egos des auteurs-compositeurs actuels sont absolument insupportables. Une chanson, c’est important, mais le peuple a le droit d’en faire ce qu’il veut. Je suis toujours étonné que des braves gens m’écrivent pour avoir l’autorisation, par exemple, de faire une saynette sur une de mes chansons avec des enfants à l’école. Je réponds que la chanson ne m’appartient pas. Bien sûr, il y a les droits d’auteur – merci Monsieur de Beaumarchais – mais, à part ça, les chansons ne nous appartiennent pas. Personne ne sait dire quelle est la première version d’Aux marches du palais. C’est peut-être un paysan, un sabotier qui l’a écrite, le temps a ajouté un couplet, en a retranché un autre... Je me suis trouvé un peu en difficulté, il y a quelques années, parce que j’avais changé deux mots dans une chanson que j’aime beaucoup, La Ballade irlandaise. Et je me suis fait gronder par son auteur, Eddy Marnay, qui m’a obligé à refaire l’enregistrement. Mais j’affirme que les deux mots que j’avais changés étaient mieux que ceux d’origine !

La notion de chanson d’auteur ne vous paraît pas pertinente, manifestement...
La chanson, c’est le monde des variétés : Georges Brassens et Luis Mariano, Félix Leclerc et Henri Salvador font le même métier. Je fais le même métier que Frank Sinatra, je suis un entertainer. Je n’aime pas Starmania mais, comme je suis un libéral démocrate, je laisse aux gens le droit d’aimer Starmania.

Vous n’aimez pas la Star Academy ?
La Star Ac’ est une école d’interprètes et, en ce sens, c’est une excellente école. J’ai rencontré les jeunes de la Star Ac’ et j’ai été touché de voir à quel point ils prenaient à coeur ce qu’ils font. Aucune des vedettes des années 60 – et j’en fais partie – n’aurait été capable de jouer dans Chorus Line, de chanter, de danser, de jouer la comédie en même temps. Ni moi, ni Sacha Distel, ni Johnny, ni Françoise Hardy… Or, cela, c’est ce que peuvent faire les jeunes de la Star Ac’. Mais ils en sont encore à l’exercice d’école, à la technique.

      Mais, à leur âge, vous aviez déjà des chansons, un répertoire solide...
Quand j’ai débuté, j’avais des difficultés techniques énormes. Je les surmontais par le courage, et c’est ce qui touchait le coeur des gens. Aujourd’hui, j’ai plus d’aisance technique et il faut que je fasse attention, dans ce confort, à ne pas perdre cette désespérance qui donnait à ma voix quelque chose d’émouvant.

Derrière votre amour des chansons de Félix Leclerc, il y a aussi l’amour du Canada...
Quand Céline Dion écrit, dans cette lettre qui est reproduite dans le livret de mon disque, que j’ai quelque chose de québécois, j’accepte volontiers, mais j’emploie plutôt le mot de canadien, qu’on employait quand j’étais jeune. Pour nous, Félix Leclerc est devenu québécois au moment où la cause québécoise est apparue. Jusque là, nous parlions du Canada, et cela nous faisait rêver. La soeur de mon père avait épousé un Canadien, Hector Allard, qui était le premier métis indien à faire carrière dans la haute fonction publique, jusqu’à atteindre le poste d’ambassadeur. Mes cousins canadiens, quand ils venaient en France pour nous voir, avaient une façon de parler qui nous faisait rêver... Et puis, dans ma jeunesse, je suis passé d’une situation de fils à papa à une pauvreté difficilement descriptible, après le divorce de mes parents et la guerre. Il se trouve que j’ai raté mon bac parce que, le jour des épreuves, le corps enseignant était en grève. Et je n’ai pas été prévenu à temps de la date du report des épreuves. J’en ai conçu une profonde colère contre la France et j’ai convaincu mes deux frères aînés que notre place n’était pas dans ce pays. Nous sommes allés au bureau d’immigration canadien, mes deux frères ont été acceptés et moi, refusé parce que je n’avais ni diplôme ni fait mon service militaire.

Vos frères sont-ils restés longtemps au Canada ?
Mon frère aîné y a fait carrière. Il a repris ses études à Vancouver puis est parti aux États-Unis, à l’université de Columbia, où il a mené une grande carrière dans la recherche mathématique pure. Il est revenu, à sa retraite, en France, où il s’est fait un nom comme écrivain scientifique [Jean-Paul Auffray, NDLR]. Mon second frère avait an et demi de plus que moi, un physique étonnant de jeune premier, une voix d’opéra d’une qualité internationale… C’était un grand romantique qui a choisi de quitter la vie à la suite d’un chagrin d’amour. Le Canada est aussi devenu la terre où est enterré mon frère. Un peu la mienne, donc.

Hugues aufray Hugues Aufray chante Félix Leclerc (Mercury/Universal) 2005
En concert à Paris au théâtre du Gymnase, du 10 au 20 février 2005