Un flair imparable

Journaliste depuis 1979 pour le quotidien français Libération, Hélène Lee a souvent côtoyé Gilles Obringer, partageant avec lui la même passion pour la musique africaine et ses artistes. Elle évoque quelques aspects de la personnalité de l'animateur de Canal tropical.

Passer dans Canal tropical était comme un sacrement

Journaliste depuis 1979 pour le quotidien français Libération, Hélène Lee a souvent côtoyé Gilles Obringer, partageant avec lui la même passion pour la musique africaine et ses artistes. Elle évoque quelques aspects de la personnalité de l'animateur de Canal tropical.

 

 Un samedi matin, au printemps 1985, je sonnais à la porte de Gilles Obringer. Je venais avec Alpha Blondy lui demander s’il accepterait de présenter le concert d’Alpha au stade d’Abidjan. Gilles avait été parmi les premiers à passer Alpha en radio, à l’international, et il accepta cette mission avec sa générosité habituelle. (Je n’oublierai jamais sa petite silhouette blanche, gesticulant et arpentant le stade, d’un bout à l’autre, et parlant de "note bleue" à 35 000 Africains ! Cette consécration était tout autant la sienne, d’ailleurs, celle de son flair imparable...).

Bref, ce matin-là, je débarquais chez lui pour la première fois, curieuse de voir où vivait ce prince de la nuit, ce fêtard professionnel à qui l’on prêtait des habitudes excentriques… Avouons-le : je n’en ai pas le moindre souvenir. L’endroit était si banal, si impersonnel, que rien n’a arrêté mon regard. Sauf la pile de lettres. Si l’on peut appeler ainsi la longue chenille d’enveloppes "par avion" qui envahissait son bureau – il y en avait des centaines. Il les ouvrait une à une, répondant à chacune personnellement. C’est à cela que le fêtard passait ses week-ends.

Chacun se bâtit sa solitude à sa manière. Celle de Gilles était pleine de gens. Foule des clubs, foule des auditeurs, foule des artistes… Mais qui le connaissait vraiment ? Sa famille ? Il n’en parlait pas. Ses collègues ? Beaucoup se méfiaient de lui. Ce blanc-bec (il n’avait que vingt-huit ans au lancement de Canal tropical) donnait le mauvais exemple. Allait-il falloir mouiller sa chemise, sortir des bureaux confortables pour aller chercher la cassette en vogue, l’artiste d’avenir, au fin fond du ghetto africain ?

Pourtant, rien n’était plus éloigné de Gilles que l’idée de "carrière". C’était celle des autres qui l’intéressait. Comme s’il avait eu une dette personnelle envers chaque artiste. Comme s’il avait eu le devoir d’encourager, d’ouvrir des portes, de rendre justice au talent. Et en cela même il était grandi. Lorsqu’il présentait votre disque, avec ces mots vibrants, c’était un peu comme un sacrement. Vous étiez passé chez Gilles Obringer ! Et lui-même rayonnait de ces bénédictions qu’il vous prodiguait. De loin, par-delà les ondes, avec toute la distance et la discrétion de sa nature, il aimait les gens.