À Dakar, en souvenir de Gilles Obringer

Animateur de l'émission Canal tropical sur RFI entre 1981 et 1995, Gilles Obringer disparaissait le 4 février 1995. Dix ans plus tard, pour lui rendre hommage, RFI a invité à Dakar plusieurs artistes afin de partager leurs souvenirs avec le public. Reportage.

Voyage dans le temps avec Kassav, Youssou N'Dour…

Animateur de l'émission Canal tropical sur RFI entre 1981 et 1995, Gilles Obringer disparaissait le 4 février 1995. Dix ans plus tard, pour lui rendre hommage, RFI a invité à Dakar plusieurs artistes afin de partager leurs souvenirs avec le public. Reportage.

 

 Sur la chaloupe qui nous conduit à l’île de Gorée, le vent froid cingle les visages – même à Dakar, c’est l’hiver. Réfugiés à l’abri de la cabine de pilotage, guitare à l’épaule, quelques musiciens s’enveloppent dans leurs boubous, tandis que des gamins passent la tête au coin du mur, l’oeil brillant : "Ismaïla Lô ! Ismaïla Lô !" "Je vais à Gorée pour l’hommage à Gilles Obringer", explique Ismaël, la star sénégalaise. "C’était mon ami – c’était l’ami de tous les musiciens africains ! Il a demandé que ses cendres soient répandues au large de Gorée. C’est fort, je trouve. Tu vois comme il aimait l’Afrique ?"

Le silence s’installe tandis que les regards errent sur l’étendue bleue où, peut-être, l’esprit de Gilles plane encore. Pendant plus de treize années d’existence de Canal tropical, du 18 septembre 1981 au mois de janvier 1995, chaque jour de la semaine sur RFI, la voix fiévreuse de Gilles Obringer faisait monter les enchères de la musique noire. L’année de création de Canal tropical naissait aussi le mouvement world music, et Gilles fut parmi ses pionniers. Sur RFI, il incarnait, presque à lui seul, la face africaine des "musiques du monde". Pas de morgue paternaliste, pas de doctes considérations d’ethnologue : Gilles se plaçait au niveau des pistes de danses, celles qu’il avait animées à ses débuts de DJ, à Strasbourg, à Cayenne, distillant la joie avec la même simplicité.

Nous accostons. Gorée est toujours aussi belle dans la lumière de fin d’après-midi, avec la brume qui bleuit ses contours, vision de paradis pour la mémoire d’un enfer. Le maire, M. Augustin Senghor, nous accueille avec un assortiment de boissons multicolores que nous dégustons sur la terrasse, face au large, dans l’éblouissement du soleil et de la mer. Il y a là Jocelyne Beroard et Jacob Desvarieux, de Kassav, ainsi que Michèle Lahana, la réalisatrice de Gilles, plus connue sous le surnom de "la Gazelle" qu’il lui avait donné. Il y a aussi quelques-uns des reporters de Canal Tropical, ces jeunes qui tenaient Gilles informé de tout ce qui se passait au pays – certains, comme Alpha Mballo, sont devenus journalistes professionnels. Plus tard, Alpha expliquera l’importance pour eux, jeunes Africains, de cette écoute exceptionnelle : promus au rang de "reporters" de Canal tropical, ils voyaient les portes du show-business s’ouvrir devant eux. "Lorsque nous allions voir les artistes, ils nous disaient : “C’est pour Gilles Obringer ?” Et ils nous donnaient leurs cassettes sans difficulté…"

 

    L’enregistrement de La Bande passante, l’émission d’Alain Pilot, va commencer. Dans les jardins de la mairie, sous les arbres centenaires, une guitare égrène les arpèges d’une chanson bien connue : c’est Tajabone d’Ismaël Lô, que des millions d’auditeurs ont découverte sur Canal Tropical avant qu’elle n’envahisse les hit-parades. Ismaël chante, le regard noyé. Mais Jocelyne Beroard balaie la tristesse : "Gilles ? On l’appelait “Chalèr”, dit la chanteuse de Kassav. Il avait tellement d’énergie, d’enthousiasme !" Jacob Desvarieux raconte comment, par la magie de Canal Tropical, le zouk a été accepté en Afrique. "La première fois qu’on nous a invités à Abidjan, nous croyions qu’il s’agissait d’un petit concert, mais à l’aéroport, une foule nous attendait !" Il laisse place à Asiko, le groupe de percussions de Gorée, et les derniers rayons du soleil se dissolvent dans leurs rythmes qui swinguent. Sur le bateau du retour, un autre reporter, Ibrahima Ndoye, se félicite de l’hommage rendu à Gilles. "Je pense qu’il a beaucoup fait pour la musique africaine. À travers ses émissions des centaines d’artistes se sont fait connaître : Oliver Ngoma, Angélique Kidjo, Kassav… Si RFI est devenu populaire en Afrique, c’est grâce à Canal tropical et à Gilles Obringer."

Le 4 février 1995, Gilles mourait soudainement d’une méningite. C’est au talentueux Claudy Siar qu’est confiée la tâche difficile de prendre sa suite. Il intitule son émission Couleurs tropicales, question d’assumer l’héritage tout en s’en démarquant. "Personne, dit-il, ne pouvait remplacer Gilles." Les débuts sont tendus. Pourtant, peu à peu, celui qu’on connaissait comme l’animateur vedette de la musique antillaise parvient à se faire accepter du public africain. Dès la première année, il commémore le 4 février, exhumant des bandes, lisant des témoignages. Pour ce dixième anniversaire, il a invité le public au Centre Culturel Français de Dakar, dans ce théâtre de verdure qui porte aujourd’hui le nom de Gilles Obringer. Tandis que le soir tombe, témoins et amis vont défiler sous le ciel magenta, rejoints au téléphone par Alpha Blondy, Sam Mangwana, Lokua Kanza ou Hervé Bourges, l’ex-patron de RFI qui soutenait sa démarche : "Gilles a correspondu à une époque nouvelle. RFI n’était plus seulement une radio française qui parlait aux expatriés français, elle parlait aussi à d’autres hommes dont on devait faire découvrir la culture. L’homme qui a su incarner ce renouveau, ce dialogue au travers de la musique, c’est Gilles. C’est un grand monsieur et l’Afrique ne l’oublie pas."

La voix de Gilles résonne dans l’amphithéâtre ; nous retrouvons sa diction fiévreuse et élégante, sa façon de vous tenir en haleine : quel talent ! L’arrivée de Youssou N'Dour crée l’effervescence. Il offrira sa chanson Ay chono la, avant de courir, éternel voyageur, prendre un avion. Henri Guiabert, du Xalam, évoque l’amitié qui liait Gilles à Prosper Niang, leader du groupe, lui aussi disparu. Jacob Desvarieux parle de Gilles, l’artiste : lorsqu’il présentait un concert, courant de long en large dans les stades, le spectacle était déjà à moitié consommé ! Avec Jocelyne Beroard, il interprète Mové jou, puis Claudy Siar appelle sur scène l’assistante de Gilles. "C’est moi", salue la Gazelle, qui confie que Gilles ne supportait pas les gens qui se prennent au sérieux. Pour clore la soirée, Malik Boulibaï (animateur de l’émission de ragga/reggae sur RFI) entonne avec les invités un Get Up Stand Up brouillon mais joyeux, clin d’oeil au doux rebelle qu’était Gilles, l’ami de tous les mal-aimés.