Pierre Bachelet, mort d'un chanteur populaire

Archétype du chanteur populaire, Pierre Bachelet s’est éteint des suites d’un cancer à l’âge de soixante ans. Il laisse une oeuvre dense en tubes énormes : Les Corons, Elle est d’ailleurs, En l’an 2001, Emmanuelle…

L'auteur des Corons nous a quitté

Archétype du chanteur populaire, Pierre Bachelet s’est éteint des suites d’un cancer à l’âge de soixante ans. Il laisse une oeuvre dense en tubes énormes : Les Corons, Elle est d’ailleurs, En l’an 2001, Emmanuelle…

      Il y a peu d’artistes qui, en France, ont enregistré autant de chansons qu’on pourrait dire immortelles sans jamais apparaître au premier plan, sans jamais se donner une stature de star ou de grand aîné. Pierre Bachelet avait réussi cette incroyable gageure : n’être connu que par ses chansons, et parfois même un peu moins que ses chansons – Elle est d’ailleurs, En l’an 2001, Emmanuelle, Les Corons… Les Corons ? Bachelet nous disait, il y a quelques années : "On me demande souvent si je n’en ai pas marre de cette chanson, si je n’ai pas envie de la supprimer. Mais avec ce que le public donne à chaque fois, j’aurais plutôt envie de la chanter une deuxième fois". Curieusement, on aimait bien le faire naître avec cette chanson, avec son refrain ancré là-haut dans un paysage de terrils, de mines et de cités ouvrières tout en briques – "Au nord, c'étaient les corons/La terre c'était le charbon/Le ciel c'était l'horizon/Les hommes des mineurs de fond". Cette région était le berceau de sa famille et il y avait d'ailleurs passé une partie de son enfance au côté d’un père blanchisseur.

Mais, avant Les Corons, il y avait eu une longue histoire, et pas uniquement de chanson, d’ailleurs. Pierre Bachelet s’était d’abord dirigé vers le cinéma : école de la rue de Vaugirard, premier documentaire sur le Brésil, engagements variés dans la publicité ou pour la télévision… Les hasards le guident continûment vers la musique : il a eu plusieurs groupes de rock, s’avoue fasciné par Léo Ferré et il n’est peut-être pas étonnant qu’il se trouve chargé de l’illustration musicale de Dim Dam Dom, le magazine télévisé le plus ouvert sur la nouveauté culturelle des années 60. Des copains lui demandent des musiques pour des publicités qu’ils réalisent, puis Just Jaeckin pour un long-métrage érotique qu’il se prépare à tourner. Bachelet compose la bande originale et la chanson du générique. Il ne trouve personne pour l’interpréter et se décide à la chanter lui-même – après tout, il a sorti très discrètement son premier 45-tours en 1973, OK Chicago. Très au-delà de toutes les ambitions de Jaeckin et Bachelet, Emmanuelle sera le choc culturel de l’année 1974 : la musique, en 33 et en 45-tours, se vendra à des millions d’exemplaires.

Bachelet sort un premier album, L’Atlantique, mais ne va pas résoudre immédiatement à plonger complètement dans la chanson. Il mettra cinq ans à récidiver, et ce sera avec Elle est d’ailleurs, énorme succès populaire. Entre-temps, il aura donné encore des musiques au cinéma – La Victoire en chantant et Coup de tête de Jean-Jacques Annaud, Les Bronzés font du ski de Patrice Leconte… De loin en loin, il conservera l’habitude d’écrire des BO : la série des Emmanuelle, des films de Jean Becker (jusqu’à Un crime au paradis en 2001). Mais, à l’approche de la quarantaine, il dit adieu à son premier métier. "S’il n’y avait pas la scène, je serais peut-être retourné au cinéma. Le contact direct avec le public..." Bachelet avouera volontiers être venu à la chanson parce que le cinéma ne lui avait pas donné l’opportunité de réaliser le long métrage de ses rêves. Il nous avait pourtant dit, il y a quelques années : "Je ne sais pas ce que j’aurais fait dans le cinéma, mais la vie ne m’a pas fait de vacheries. Je suis vraiment fait pour être devant mon micro. La chanson est une moins lourde machine mais est-ce vraiment plus simple, dans le fond ? Au début, il m’a manqué la salle de montage, le crayon sur l’oreille de la scripte, des choses comme ça… Je n’ai pas souffert de n’être pas retourné au cinéma. En plus, il aurait fallu arrêter la chanson trois ou quatre ans…"

 

 Car, juste après le succès d’Elle est d’ailleurs, il sort Les Corons en 1982. Il monte sur scène, chante en première partie du fantaisiste Patrick Sébastien à l’Olympia, salle qu’il retrouvera une huitaine de fois ensuite. Il s’impose en chanteur populaire, au sens noble du terme : des sentiments simples, des couleurs directes, une voix sans prodige mais sans autre défaut que l’éraillement donné par la vie. Il parle volontiers de "la modeste universalité" de son métier et de son art : "si on n’a pas tout rejeté de ce qu’on a reçu dans son enfance, on peut transférer les terrils des Corons là où l’on est né". De même, la conversation entre lui, un adulte né à la fin de la guerre, et des enfants nés au début des années 80, devient un classique intemporel : à sa propre surprise, En l’an 2001, paru en 1985, est largement diffusé après 2001 !

Compositeur au langage mélodique simple mais fermement romanesque et efficace, il refuse de se laisser étourdir par la popularité, comme par les superlatifs de la presse – qui brode beaucoup de comparaisons en se fondant sur sa ressemblance physique avec Jacques Brel. Il pilote des avions de tourisme, se passionne pour la mer et la voile (à laquelle il consacre plusieurs chansons), évite les événements mondains. De loin en loin, il retourne en studio et repart en tournée, savourant la fidélité de son public. Atteint par la maladie, il était remonté sur scène, au Casino de Paris, à l’automne dernier. Ces concerts avaient été filmés pour la réalisation d’un DVD. Celui-ci paraîtra donc à titre posthume.