Ils dépoussièrent la chanson française

La "nouvelle chanson française", étiquette accolée aux Delerm, Bénabar ou Cherhal comme elle le fut aux Souchon, Voulzy et Renaud, ne doit pas faire oublier d’autres artistes, qui renouvellent la tradition, en studio et surtout en concert. En déplaçant les frontières musique – théâtre, en s’entourant de metteurs en scène, en misant sur le rire, la poésie loufoque ou l’émotion, les Joyeux urbains, Drôle de sire et Jamait jouent les équilibristes du micro, entre Solidays et Avignon. Portraits en trois actes.

Les Joyeux Urbains, Drôle de sire et Jamait

La "nouvelle chanson française", étiquette accolée aux Delerm, Bénabar ou Cherhal comme elle le fut aux Souchon, Voulzy et Renaud, ne doit pas faire oublier d’autres artistes, qui renouvellent la tradition, en studio et surtout en concert. En déplaçant les frontières musique – théâtre, en s’entourant de metteurs en scène, en misant sur le rire, la poésie loufoque ou l’émotion, les Joyeux urbains, Drôle de sire et Jamait jouent les équilibristes du micro, entre Solidays et Avignon. Portraits en trois actes.

Les Joyeux Urbains

 

 Les Joyeux urbains pourraient être frustrés s’ils n’avaient le don de tout tourner en dérision. Auteurs de deux albums depuis 1998 (le dernier, qui remonte à 2002, porte le doux nom de Supersexy), ils sont complètement passés à côté du regain d’attention portée à la chanson. A la fin des années 90, les Yvelines de Air étaient censées produire de l’électro, pas de la chanson décalée. Le groupe du "7-8" l’a appris à ses dépens, malgré ses quelque 800 concerts. Puis, lorsque l’heure est venue de célébrer les artistes rigolards, ce sont les Wriggles qui se sont retrouvés en haut de l’affiche. Pas grave, les quatre trentenaires réunis autour d’Arnaud Joyet et d’Emmanuel Urbanet (le mic mac des noms a donné Joyeux Urbains), gardent leur talent au fond des poches, qu’ils ont percées juste ce qu’il faut pour laisser échapper de belles mélodies. Et de bons jeux de mots. Avec un humour caustique et sans tabou, ils ont effectué deux années durant une tournée gravée sur galette, la bien nommée Devant des gens, enregistrée dans un Européen hilare.

Depuis la rentrée 2004, ils se sont lancés dans le projet Superlight, joué quasiment toute l’année au Point-Virgule, petite salle parisienne. "On avait envie de tourner léger", raconte Arnaud Joyet. Bilan, un spectacle 100 % acoustique. Une caisse en guise de batterie, quelques guitares et ukulélés, les JU sont prêts pour une nouvelle aventure, qui montre l’extension du domaine de la chanson chez ce groupe : ils prennent d’assaut Avignon pendant toute la durée du festival. Pour se couler dans le moule, ils ont eu recours à un metteur en scène en la personne de Christophe Gendreau, un des piliers ... des Wriggles. "Les artistes vont faire appel de plus en plus à des metteurs en scène, prédit Arnaud Joyet. Les positions et la gestuelle sont plus soignées, les transitions mieux réglées, le résultat est vraiment sans appel." Pour lui qui a, comme Emmanuel Urbanet et tous les membres des Wriggles,  beaucoup arpenté les tréteaux, l’objectif est de "théâtraliser la chanson". Au vu du succès obtenu au Point-Virgule, ils devraient se sentir à l’aise au coeur des remparts de la cité des Papes.

Drôle de sire

 

    Le groupe loufoque Drôle de sire a aussi fait appel, dès la sortie de son premier album, Pourquoi pas toi, en 2003, à une experte des planches, la comédienne Marina Tomé. Re-belote avec le second opus, Onomatopées, sorti en avril. "On tire un vrai bénéfice de ce regard extérieur. Nous travaillons avec elle la manière dont le groupe se positionne sur chaque morceau, les gestes de chaque interprète ou les émotions qu’on cherche à faire passer", confie David Sire, auteur et chanteur du groupe. Les idées viennent d’eux, la technique d’elle. Grâce à ce "travail collectif", le groupe a gagné en assurance. Lors de leurs récents concerts au Café de la Danse à Paris, le délire textuel et musical du groupe soutenu par David Lewis, trompettiste de Paris Combo venu spécialement souffler de la trombinette pour son combo parisien, était amplifié par les connaissances scéniques acquises.

Le groupe inspiré du côté de la plume par Vian, Prévert et l’esprit libertaire, du côté de la corde par Thomas Fersen et l’ambiance zazou, renforce la complicité avec le public, aguichant par-ci, taquinant par-là, sans jamais tomber dans le racolage ou le remplissage. Groupe à suivre pour sa reconquête de la chanson française et ses travaux de ravalement d’un genre un peu défraîchi, le quintette n’a pas peur d’associer guitare électrique, alto et contrebasse, aux envolées lyriques ou carrément scabreuses de son Normalien de chanteur. David Sire, dans une autre vie, entra en effet à l’Ecole de la rue d’Ulm, avant de dire le mot de Cambronne à ses professeurs. Et de flâner pour longtemps, le nez au vent, à la recherche d’air(s). Il a trouvé sa muse entre deux "télescopages cosmogoniques", comme il appelle les moments de dérapage qui constellent les concerts du groupe. Des frictions entre mise en scène et mise en musique, d’où naissent de belles étoiles.

Jamait

A bientôt 40 ans, Yves Jamait, issu de la plus belle tradition des poètes chansonniers, traîne toujours son béret du côté des usines et des bistrots. Dans la casquette, l’héritage du Front populaire. Dans ses chansons, la liberté, conquise ou à conquérir. Lui aussi a grandi par la scène : des premières parties prestigieuses (Fersen, Têtes Raides, Renaud, Mano Solo…), quelques festivals (Francofolies, Paleo Festival de Nyon, Solidays aujourd’hui), plusieurs semaines de concert en 2004 au théâtre Méry à Paris ... Le voici aujourd’hui seul maître à bord, avec son groupe De verres en vers, qui est aussi le titre de son premier album. Il nous entraîne dans un univers de nuits blanches et de petits matins gris, de filles sur le départ et de potes sur le retour. Des brèves de comptoir millimétrées, très proches au final de ce prolo d’origine, qui ne connut pas son père mais tutoya longtemps l’usine. Des coups durs qui lui ont forgé un physique de doux bagarreur, et lui confèrent une expressivité impressionnante.

 

 Comme Drôle de sire et les JU, Jamait fait appel, depuis quatre ans, à quelqu’un qu’il refuse d’appeler metteur en scène, en l’occurrence Didier Grebot, de la Compagnie de théâtre de rue des 26.000 Couverts. "Il m’apporte surtout un regard. Il m’a rendu aussi une confiance dont j’avais vraiment besoin. Mais il n’y a aucune directive de sa part, c’est vraiment un travail en binôme." Le chanteur apprécie que l’on reconnaisse, à son décor (sur scène est recréé un mini-salon cosy), son goût pour la théâtralité. "J’avais très envie de théâtre. J’ai toujours considéré chacune de mes chansons comme une mini-pièce". Reste à faire de ses pièces en un acte de grands succès publics, pour ce chanteur qui veut à tout pris "être un chanteur populaire". Il apprécie ainsi le soutien, qui l’a tout de même surpris, de Patrick Sébastien. "Il m’a appelé de sa propre initiative, il y a huit mois, et m’a dit : Y paraît que t’es dans la mouise, j’adore ce que tu fais, je peux faire quelque chose ?" Depuis, Jamait a signé un contrat chez Wagram, (le label ressort son premier album fin août avant de lancer le deuxième en 2006), s’envole pour une tournée québécoise dimanche, et s’offre rien moins que l’Olympia en juin 2006. Comme quoi, musique et théâtre (et un peu de télé ...) peuvent mener en haut des marches. Du palais des Papes et de la renommée.

Joyeux urbains (Moujik) 1998
Supersexy (Next Music/M Label ) 2002 
Devant des gens (opera-music) 2005

Drôle de sire Pourquoi pas toi ? (Sélénote) 2003
Drôle de sire Onomatopées (Sélénote) 2005

Jamait De verres en vers (Wagram) nouvelle sortie août 2005


Joyeux urbains : du 8 au 31 juillet au Ring à Avignon
Jamait :  aujourd’hui au festival Solidays, tournée à partir de dimanche au Québec, Olympia le 2 juin 2006.