Astonvilla, la plume et le plomb

Le poids des rimes, le choc des amplis : ainsi pourrait se résumer De jour comme de nuit, le nouvel album d’Astonvilla. En dix ans d’un parcours fait de bosses, de plaies et d’extase musicale, le groupe français a su aller à l’essentiel d’un rock qui s’écoute de l’aube au crépuscule.

Ciseleur de rock

Le poids des rimes, le choc des amplis : ainsi pourrait se résumer De jour comme de nuit, le nouvel album d’Astonvilla. En dix ans d’un parcours fait de bosses, de plaies et d’extase musicale, le groupe français a su aller à l’essentiel d’un rock qui s’écoute de l’aube au crépuscule.

      Pour pasticher Rabelais, rock sans conscience n’est que ruine de l’art. Et dans le cas d’Astonvilla, ce groupe français formé il y a plus de dix ans offre une oeuvre pantagruélique dont chaque chanson est à dévorer. Car son plus grand talent est d’avoir concilié efficacité des rimes et musique percutante comme nul autre acteur du rock français. Remanié pour moitié, avec un changement de batteur et de guitariste, cette formation de banlieue parisienne s’impose avec chaque album un peu plus en pole position de la scène hexagonale. De jour comme de nuit, son cinquième disque, a le goût et la fragrance des monuments du rock. Un genre parfaitement revendiqué dans le premier titre Rock Music, sorte de profession de foi avouée et revendiquée par le groupe, où l’ingéniosité littéraire et discothécaire du chanteur-auteur Fred Franchitti fonctionne à plein : “L’idée d’énumérer en rimes des titres de grands albums de l’histoire du rock m’est venue en décortiquant ma discothèque. J’ai proposé le projet aux autres qui m’ont dit : “Ouahh, génial !” et chacun y est allé de son album culte qu’on a intégré au texte.” Ce qui nous vaut de voir cohabiter le Pet Sounds des Beach Boys avec Des visages, des figures de Noir Désir. “Comme on avait tiré une révérence à la gastronomie française à travers la mise en musique d’un menu de Pierre Gagnaire sur le titre Slowfood dans l’album précédent, on avait cette fois la volonté de rendre hommage à une certaine culture rock. C’est aussi une manière de dire aux ados que le rock n’est pas seulement ce qu’ils viennent de découvrir en écoutant les radios FM. Cela a trente, quarante ans d’existence.”


 

Trajet inverse

L’histoire d’Astonvilla, si elle est plus récente, ne ressemble pas pour autant à un long fleuve tranquille. Elle fut parsemée d’embûches et de chausse-trappes dont Fred et Djib, les membres fondateurs, ont su se sortir en vertu du fameux adage voulant que ce qui ne tue pas rend plus fort. “C’est vrai que nous avons fait le trajet inverse dans notre parcours”, philosophe Fred. “Signés d’abord par une major-company avant que l’on se rende rendre compte qu’ils se foutaient complètement de ce qu’on pouvait faire, puis une succession de petits labels, puis une Victoire de la musique ... Généralement, c’est plutôt le contraire qui se passe. Mais c’est tant mieux car, sinon, je crois qu’on se serait fait bouffer par le système.” Se félicitant de ne pas avoir de pression aujourd’hui, Astonvilla savoure le succès grandissant et surtout le temps offert pour peaufiner chaque chanson du nouvel album. Et, en la matière, ce sont de toute évidence des orfèvres. Car si les basses et les guitares du groupe sont de plomb, la plume de Fred s’accommode à merveille des éléments déchaînés.

Sollicité par Bashung

 

    Lyrique, l’inspiration de Fred confine à l’héroïque quand elle est rehaussée d’une musique portant ses vers au firmament de notre attention. Un héroïsme du quotidien qui consiste à ne pas sombrer, malgré tout, dans le marasme ambiant, comme sur Un homme bien : “Si j’avais plein d’argent/Je saurais quoi t’offrir/Je t’offrirais du temps/Paroles d’intermittent !” Franchitti à la mine de crayon tranchante et la parole franche. Celle d’un type qui sait ce qu’est la misère du monde pour l’avoir tutoyé du bout des doigts de son seul bras valide. S’il est vrai que la personnalité est un tout, le chanteur d’Aston est un type entier. Aussi prompt à ironiser sur son handicap congénital – “Pas de bras pas de chocolat !”, clame t-il dans Regarde Moi – qu’à disserter pendant des heures sur son goût de l’écriture et le talent des autres. “Sur Strange (2002) j’étais super fier d’avoir un texte de Jean Fauque parce que, pour moi, il est ce qui est arrivé de meilleur à Bashung en matière d’écriture, ce qui n’enlève rien au mérite de Bergman ou des autres. Cette fois, j’avais envie de faire connaître le talent d’un mec, Seream qui furtivement me passait ses recueils de poésie. Rapidement, je lui ai demandé de m’écrire un texte de chanson, Croiser le fer. Là, je suis juste un passeur dans cette histoire.”

Et dans ces histoires de croisement de plumes, Fred est aux anges depuis quelques semaines puisque Bashung a sollicité ses talents d’“écrivaillon”. “Son entourage m’a demandé des textes. J’en ai parlé à Fauque – comment faire autrement ? Et puis, très vite, tu te mets au travail en essayant de ne pas trop trembler du stylo, sinon tu te laisses écraser par le monument qu’il représente et tu restes paralysé ...” Une paralysie passagère précédant le grand saut que devrait faire définitivement Astonvilla pour se hisser au firmament du rock.

Astonvilla De jour comme de nuit (Naïve) 2005