Lino

Avec son premier album solo Paradis assassiné, Lino se donne les moyens de changer de statut au sein de la scène française du rap sur laquelle il s’est d’abord fait connaître comme membre du duo Ärsenik. La démarche artistique, forcément plus personnelle, laisse transparaître les nouvelles envies du rappeur.

Paradis assassiné

Avec son premier album solo Paradis assassiné, Lino se donne les moyens de changer de statut au sein de la scène française du rap sur laquelle il s’est d’abord fait connaître comme membre du duo Ärsenik. La démarche artistique, forcément plus personnelle, laisse transparaître les nouvelles envies du rappeur.

      Rappeur émérite du groupe Ärsenik avec son frère Calbo, Lino a déjà sorti deux albums, Quelques gouttes suffisent en 1998 et Quelque chose a survécu en 2002, parfaits exemples du style à la fois brut et sophistiqué pratiqué par ce duo de démineurs du vocabulaire qui ont le sens de la formule. Pourtant, les connaisseurs avaient décelé trop de faiblesses sur le second opus, et le succès commercial s’en est ressenti. Considéré par ses auteurs eux-mêmes comme un échec, ce toujours difficile deuxième album a amené Lino à réfléchir sur la suite de sa carrière. “On avait commencé à bosser sur le troisième Ärsenik mais... Mauvaises vibes, je n’aimais pas vraiment l’album, on n’allait pas dans une bonne direction. Du coup, on a embrayé sur mon solo. Le truc, avec le deuxième album, surtout quand tu pars d’un succès avec le premier, c’est que tu es conforté mais tu ne sais pas où tu vas. Les gens ont tendance à s’accrocher à un premier succès. C’est comme la première meuf que tu as kiffé, qui t’a fait les poses les plus diaboliques, tu es toujours focalisé sur ça, et dans ta recherche de la femme tu chercheras toujours cette femme-là. Eh bien c’est pareil en musique. Je pense que ce qui a déçu sur le second album, c’est qu’il ne ressemblait pas au premier. On en a vendu 80.000. Le premier avait fait plus, ça m’a déçu bien sûr, mais voilà.”

Oser les émotions

Paradis assassiné, le premier album solo de Lino, c’est le grand retour d’une des plus fines lames du rap français, avec des textes truffés d’incroyables métaphores et de récits où parfois pointe l’émotion, voire les sentiments. Pas courant dans un genre musical où l’armure de l’attitude est trop souvent une protection pour ne pas dire le fond de sa pensée. Lino comprend cette anesthésie des émotions, lui qui vient comme tous les artistes de sa génération d’une cité banlieusarde (en l’occurrence Villiers-le-Bel, à quelques kilomètres de Paris) : “C’est vrai que j’ai une autre façon d’aborder les choses que je n’avais pas avant. Peut-être aussi parce que j’ai 30 ans… J’ai commencé ça avec Regarde le monde (un titre qui évoque les enfants de Lino et Calbo, NDR) sur le deuxième album d’Ärsenik, alors qu’à 22 piges j’aurais eu du mal à aborder des sujets perso. Maintenant, j’ai plus de facilité à aborder des textes plus sentimentaux.”

Signe évident de maturité, Lino envisage avec sérénité de se frotter à d’autres genres musicaux, comme Passi a pu le faire avec son fameux Face à la mer en duo avec Calogero. “Bien sûr que je peux faire ça”, lance-t-il avec assurance, “ça dépend juste avec qui. Si c’est un artiste que je kiffe, je n’ai aucun problème avec ça. Par exemple, j’aime bien Renaud, même si je pense qu’il a mal vieilli et qu’avec ses propos sur le rap il montre qu’il a un peu oublié ce qu’il a été, mais bon ... Johnny Hallyday, je ne sais pas ce que je pourrais faire avec lui. Mais je sais que Doc Gynéco, Stomy Bugsy et Passi ont fait un titre avec lui. Moi j’aime bien les plumes. Francis Cabrel, il a une plume pas mal. Kicker avec Cabrel, ça ne me fait pas peur, même si ça peut paraître bizarre à certains. Mais c’est de la musique ! Ici les gens ont peur, on dirait. Il faut être un mec normal avec son petit polo, ses petites baskets... Aux States, un groupe de rap militant comme Dead Prez peut chantonner sur des musiques hyper cool alors qu’ils ont des textes de malades ! Qui ça gène ? C’est de la musique ! En France, on oublie trop souvent le facteur musical.” Un discours qui tranche avec le conformisme hip hop français, et qui fait du bien à une époque où les artistes rap ont trop souvent tendance à se refermer sur leur art et à créer leur propre ghetto.

La BO des Choristes samplée

 

 D’ailleurs, Lino a de nombreux projets, comme celui de réaliser un album entier avec des musiciens soul jazz, un peu à l’image de ce que fit jadis le rappeur américain Guru avec son concept album Jazzmatazz.

Et pour ceux qui aiment les rencontres insolites, signalons à la fin de Paradis assassiné l’incroyable Manteau de gloire, chanson fameuse de la B.O. du film Les Choristes devenue un des morceaux de bravoure de l’album. “J’aime bien les choeurs en canon. J’ai appelé le producteur Jimi Finger pour qu’on trouve le sample, paf, il met une batterie dessus, je trouve les lyrics... C’est de la musique ! Je n’ai aucun problème avec ça. S’il y en a qui en ont, je m’en branle.”

En conclusion, Lino fait ce qu’il lui plait, quand ça lui plait. Sans regrets ? “Je voulais faire un texte sur la religion où je parlais à Dieu mais je ne l’ai pas fini. Je vais le faire plus tard. On nous apprend à craindre Dieu, mais si Dieu c’est le père Fouettard, il y a un truc qui ne colle pas.”

Lino Paradis assassiné (Hostile/Virgin) 2005