L’ELECTRO-WORLD DE CHEB I SABBAH

Algérien originaire de Constantine, DJ réputé de la scène californienne, Cheb I Sabbah revient avec l’album La Kahena à la genèse des musiques du Maghreb en mariant l’électro aux voix d’artistes enregistrés lors de ses multiples séjours au Maroc.

Un DJ aux sources des traditions

Algérien originaire de Constantine, DJ réputé de la scène californienne, Cheb I Sabbah revient avec l’album La Kahena à la genèse des musiques du Maghreb en mariant l’électro aux voix d’artistes enregistrés lors de ses multiples séjours au Maroc.

      Il est 23 heures. Sur l’immense plage marocaine d’Essaouira balayée par les alizés, Cheb I Sabbah entame son premier set en public avec le groupe B’Net Marrakech qui a participé quelques mois plus tôt à la réalisation d’un des titres de La Kahena. Ce groupe de cinq femmes berbères venues de villages du Haut-Atlas, habituées aux sonorités brutes des crotales, bendir ou tubsil, accueille sur la scène installée face à la mer ce DJ qui remixe en live les rythmes hypnotiques de leurs chants chaâbi, houara et ferda. Les nombreux spectateurs présents pour ce premier concert électro du festival d’Essaouira sont hypnotisés par le mariage des beats sortis des machines du Cheb californien avec les rythmes ancestraux du folklore des divas berbères. La plage d’Essaouira prend alors des airs de clubs de San Francisco : c’est là-bas, sur la côte ouest des Etats-Unis, qu’officie Cheb I Sabbah chaque fin de semaine.

Itinéraire romanesque

Entre l’Algérie et San Francisco, le parcours de Serge Elbaz, désormais Cheb I Sabbah, sort des sentiers battus. Celui que Khaled compare à un chef d’orchestre sachant réunir le vieux folklore algérien et les sonorités dansantes modernes, revient ainsi aux origines de sa culture, après avoir travaillé à une trilogie sur les racines de la musique indienne et à leurs fusions avec les technologies nouvelles.

Contraint de quitter son Algérie natale en 1962 à la fin de la guerre d’indépendance, ce juif berbère a connu un itinéraire romanesque riche en rencontres artistiques éclectiques. Rapatriés d’Algérie, ses parents lui demandent de ne pas évoquer ses origines lorsqu’il s’installe à Paris avec une partie de sa famille. Attiré par la vie nocturne et les premières discothèques qui apparaissent dans la capitale, il devient à dix-sept ans disc jockey à Saint-Germain-des-Prés, au Tabou et au Whisky à Gogo. C’est l’époque de la soul music, du rhythm’n blues. Elbaz est en phase avec l’Amérique et cette black music triomphante, enchaînant les vinyls comme il le fait désormais aux quatre coins de la planète, lorsqu’il mixe les musiques ethniques en y apportant sa fibre artistique.

C’est au début des années 70, à New York, qu’il découvre le théâtre au contact du Living Theatre. Autour de ce collectif gravite un jazzman qui s’avère être une rencontre majeure pour lui : Don Cherry, dont il devient, quelques années plus tard, le manager. Avec lui, il découvre les musiques d’autres horizons : les ragas indiens, le blues malien, les percussions turques, la musique perse. Lors de la décennie suivante, on le retrouve à nouveau DJ au Nova Park, tout proche des Champs-Élysées à Paris. Après quelques allers-retours entre la France et les Etats-Unis, Serge Elbaz décide de tenter l’aventure américaine et monte sa propre troupe, le Tribal Warning Theater. Au bout d’une quinzaine d’années, il préfère abandonner les planches pour retrouver les platines.

Derbouka et synthétiseurs

 

 Il prend alors en 1989 le nom de Cheb I Sabbah, littéralement “le jeune du matin”. Comme DJ sur la côte californienne, il passe différents styles de musiques qu’il appelle le “Triple A” : l’Arabe, l’Africaine et l’Asiatique. Ses trois premiers disques, qui constituent une trilogie sur les musiques indiennes – Shri Durga en 1999, Maha Maya en 2000 et Krishna Lila en 2002 – sont devenus des albums de référence de la fusion des musiques ancestrales indiennes avec les sons contemporains.

Il récidive cette année avec La Kahena, dans lequel il retrouve ses racines berbères autour d’artistes de rencontres. Le titre de l’album fait référence à une femme juive et berbère qui a rassemblé au VIIe siècle toutes les ethnies berbères pour lutter contre l’invasion de la Kabylie par les Arabes. À l’issue d’un concert aux Etats-Unis avec la diva algérienne du raï Chaba Zahouania, le DJ produit deux titres qui seront la genèse du projet. L’un d’eux, Esh’Dani, Alash Mshit, fait l’ouverture de l’album. Zahouania y évoque Constantine, la ville qui a vu naître Elbaz, et San Francisco, celle où réside désormais le Cheb, sur une musique qui marie raï et techno, derbouka et synthétiseurs. Un album de voix de femmes, exceptée celle du maâlem Brahim Elbelkani, toutes enregistrées dans une villa transformée en studio à Marrakech, au Maroc, puis mixées dans son antre californien.

Avec La Kahena, Cheb I Sabbah montre que les chants langoureux des voix du Maghreb peuvent électriser les pistes de danse d’Essaouira à Constantine, de Paris à San Francisco en conservant leur âme authentique. Remixer n’est pas forcément dénaturer.

Cheb I Sabbah La Kahena (Six Degrees Records) 2005