Cheikh Lô

Cinq ans après l'album Bamba Gueej, Cheikh Lô, artiste à part du monde musical sénégalais, revient avec Lamp Fall, un album qui poursuit son chemin hors des sentiers battus, cette fois entre Brésil et Sénégal.  

Patchwork de sons entre Brésil et Sénégal

Cinq ans après l'album Bamba Gueej, Cheikh Lô, artiste à part du monde musical sénégalais, revient avec Lamp Fall, un album qui poursuit son chemin hors des sentiers battus, cette fois entre Brésil et Sénégal.  

Une fois encore, le flair de Nick Gold ne l’a pas trompé. Le patron de World Circuit a visé juste en proposant à Cheikh Lô de faire un tour au Brésil, la maquette de son futur CD sous le bras. Trois semaines à Salvador de Bahia plus tard, l’artiste sénégalais, dont les deux premiers albums avaient été produits par Youssou N'Dour, est revenu avec une kyrielle de nouveaux sons.

 

 Vu les influences déjà multiples de sa musique, on aurait pu craindre un trop-plein, même si l’Afrique n’est jamais loin des rythmes brésiliens. Le dosage final de ce troisième album, suite logique de Ne La Thiass (1996) et de Bamba Gueej (1999) et supervisé en partie par le producteur Alé Siqueira, s’avère en réalité juste comme il faut. La guitare du Sénégalais Lamine Faye, la basse du Camerounais Etienne M’Bappe ou le saxo de l’Américain Pee Wee Ellis s’associent parfaitement avec le cavaquinho de David Moraes. Le tama, le fameux petit tambour d’aisselle de Samba N’Dokh dialogue, lui, facilement avec les quarante percussions de la troupe Ilê Aiyê, animatrice bien connue du carnaval de Bahia, sur un Sénégal-Brésil enjoué. Salvador de Bahia

 

    La voix toujours aussi particulière de Cheikh Lô reste le fil conducteur de cet album, ouvert par une reprise particulièrement réussie de Sou, un morceau du Bembeya Jazz de Guinée, exécuté à l’accordéon et au bandolim. "Je me sentais bien à Bahia. Les gens étaient chaleureux, accueillants. On sent vraiment qu’ils ont des origines africaines dans leur manière d’être et dans leurs rythmes", raconte Cheikh Lô, visiblement pas dépaysé par cette immersion vécue loin de chez lui. Il faut dire que le chanteur, également guitariste et percussionniste, a toujours été avide de sons et de rythmes divers.

Cette ouverture, il la doit à l’installation de ses parents, de nationalité sénégalaise, au Burkina Faso, au début des années 50. Né quelques années plus tard, en 1955, à Bobo-Dioulasso, Cheikh a grandi dans un environnement à la fois multi-culturel et multilingue. "Le Burkina Faso a une frontière avec le Mali, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Bénin et le Togo. C’est un carrefour de cultures. En dehors du wolof, je parle du coup le bambara, le dioula. En plus de tout ça, nous écoutions un tas de musiques africaines différentes à l’époque", explique-t-il. Il a vingt-et-un ans lorsqu’il intègre le Volta Jazz de Bobo-Dioulasso pour y faire ses premières armes musicales. Il est le benjamin du groupe et côtoie des musiciens de différentes origines : du Congo, de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Burkina Faso. "Chacun avait son style, se souvient Cheikh Lô. Ensemble, nous reprenions tous les tubes de l’époque. Aujourd’hui, cette expérience et cette ouverture se reflètent logiquement dans ma propre musique".

Mbalax et autres

 

 C’est tout aussi logiquement qu’il détonne dans le paysage artistique du Sénégal, où il est revenu s’installer à la fin des années 70. Après avoir été un temps batteur de Ouza, autre figure hors normes du Dakar musical, et après avoir résidé en France pendant quelques années, il ne s’est jamais laissé enfermer dans la bulle mbalax, le genre musical qui aspire la majorité des artistes sénégalais depuis le début des années 80. Pour autant, il ne rechigne pas à s’appuyer, quand il le faut, sur ce rythme syncopé, base des percussions wolof sabars, pour construire ses mélanges. Des bribes de reggae, de musique mandinka, de musique congolaise des années 70 (avec une belle reprise de N’galula, un morceau de l’Orchestra Elegance Jazz), de sons latino-cubains ou de funk s’enchevêtrent ainsi entre deux vagues chaloupées de mbalax sur Lamp Fall.

Au final, l’ensemble, enregistré entre Bahia, Londres et Dakar, est coloré et harmonieux. Un peu à l’image des vêtements en patchwork que le chanteur a l’habitude de porter et qui symbolisent la lutte contre le gaspillage des Baye Fall, le courant de la confrérie musulmane mouride auquel il appartient. Cheikh Lô puise d’ailleurs toujours une partie de son inspiration dans sa foi, comme le montrent le morceau Sante Yalla (dédié à la mémoire de plusieurs artistes sénégalais disparus en 2004 et 2005, dont le célèbre chanteur-philosophe Ndiaga Mbaye, peu connu en dehors des frontières sénégalaises) ou Lamp Fall, un hommage à Cheikh Ibra Fall, fondateur des Baye Fall. Les paroles des autres textes du musicien manquent, par contre, peut-être un peu d’originalité : touchant à l’amour, l’amitié ou l’enfance et légèrement moralisateurs, elles ne s’écartent pas beaucoup des thèmes habituellement développés par ses compatriotes adeptes indéfectibles du mbalax. Elles laissent, cependant, espérer encore mieux pour le prochain album.

Cheikh Lô Lamp Fall (World Circuit/Night & Day) 2005