Romain Didier

Romain Didier se glisse dans les mots de Pascal Mathieu dans Chapitre Neuf, disque aux couleurs douces-amères et sobrement mélancoliques comme il les pratique depuis vingt-cinq ans de chanson.

Chapitre neuf

Romain Didier se glisse dans les mots de Pascal Mathieu dans Chapitre Neuf, disque aux couleurs douces-amères et sobrement mélancoliques comme il les pratique depuis vingt-cinq ans de chanson.

Romain Didier n’a pas le sourire perdu dans les brumes du songes, des yeux d’idéaliste éperdu. Il y a chez lui une sorte de pessimisme serein, de patience instruite. Il sait le monde, il sait les hommes, il sait l’amour – et on le devine très vite à son phrasé sobre, à sa chaleur pudique, au peu de goût qu’il a pour les phrases vertigineuses et les envolées d’athlète. Depuis vingt-cinq ans qu’il donne à entendre régulièrement de nouvelles chansons, il a su imposer ces climats qui lui ressemblent, comme des dimanches dans les romans de Raymond Queneau, des banlieues sous le trait de Pierre Le Tan, des rues calmes dans les photos de Lartigue.

Une collaboration avec Pascal Mathieu

Il vient de sortir Chapitre Neuf, nouvel album et nouvelle aventure de collaboration. Car Romain Didier, auteur-compositeur-interprète, peut aussi chanter les mots des autres, comme avec sa célèbre et féconde amitié avec Allain Leprest. Mais il a aussi chanté Patrice Mithois, Pierre Grosz, Charles Ravasco, Gilbert Lafaille… Pour ce disque, à part une très belle chanson de Leprest (Où vont les chevaux quand il dorment, interprétée en duo avec la jeune Alice Rolandey), il a fait appel à Pascal Mathieu. On a connu celui-ci chanteur, dans les années 90, sans qu’il parviennent jamais tout à fait à percer. Mais Pascal Mathieu a conservé une plume habile et sensible, qui joue de tout l’espace entre la mélancolie des jours mornes et l’ironie du détachement définitif. Il signe onze textes du nouveau disque de Romain Didier et ses mots vont bien au chanteur, tant on y entend le plaisir de tripoter la morosité et la mi-saison, de jeter un œil en biais sur ses contemporains, de laisser tomber une goutte d’eau glacée dans le cou de l’auditeur sûr de son bonheur : "Au fond de mon jardin secret j’ai mis/Ce qui en moi comme un regret gémit/J’y ai rangé tous les râteaux que j’ai pris (…) Et je nourris dans leur clapier/Tous les lapins qu’on m’a posés".

Dans ses mélodies, Romain Didier donne des armes à sa voix grave et détachée, capable de cruautés très matter of fact, mais aussi de tendresses un  peu distantes. Les amours perdues, la vieillesse, le printemps, les vacances, tous les temps du cœur trouvent chez Romain Didier une fraternité vaguement narquoise, une gravité sincère et débarbouillée de ces fantaisies que met parfois la chanson à maquiller le malheur et la souffrance (qui se souvient que Je chante de Charles Trenet est une histoire de suicide ?). Il n’aime rien tant que dire tout droit la vraie vie, sans la brutalité des réalistes contemporains à la Miossec, mais avec des élégances du regard qui adoucissent les cruautés du verbe. Ainsi trouve-t-il une voix délicatement compatissante pour évoquer l’ultime maladie de l’esprit d’une vieille dame dans Elsa Heimer.

Artisanat plutôt qu'industrie

Romain Didier cultive ces humeurs-là depuis ses débuts. Ses succès sont toujours des chansons douces-amères, entre mélancolie et ironie, désespoir perlé et désenchantement militant – Promesses promesses, L’Aéroport de Fiumicino, Julie la Loire, Senor ou Senorita… Et il est vrai que ses rapports avec le business du disque n’ont pas vraiment favorisé chez lui la légèreté. Après des débuts chez RCA (aujourd’hui dans le groupe Sony-BMG), il a connu les affres des crises successives de l’industrie des variétés. Depuis des lustres, ses lustres sont toujours publiés par de petits labels, parfois très près de l’artisanat. Mais il est vrai qu’il n’est pas prompt aux concessions et ses succès radio ont toujours sonné comme des ovnis. Quant à la télé, il nous disait, il y a quelques années : "Chanter une chanson entre deux pubs et deux numéros gagnants, sur un plateau aux couleurs acides ? Ce n'est pas là que les gens qui aiment mes chansons vont être contents de me trouver."

Peut-être tient-il de ses origines cette distance avec les paillettes. Il est né à Rome (de là son prénom…), où son père, compositeur, est pensionnaire de la Villa Médicis, en compagnie de sa mère, cantatrice. Mais il sera toujours rétif aux leçons de piano, découvrant l’instrument en autodidacte, en reproduisant des chansons écrites à la radio. Il y construira une science qui lui permettra d’accomplir "tout ce qu'on peut faire avec un piano pour gagner sa vie". Ce qui explique, d’ailleurs, qu’il a enregistré son premier disque à l’âge de trente et un ans, après avoir été arrangeur pour les éditions Rideau Rouge de Gilbert Bécaud ou pour des enregistrements de Francis Lemarque, avoir écrit des musiques pour le cinéma ou le théâtre…

Des projets

Mélodiste aux couleurs soyeuses et classiques, amoureux de la valse lente, de la ballade sobrement rêveuse, de la légèreté tendre, il a étendu son terrain de chasse à la comédie musicale, à l’opéra pour enfants, à l’oratorio actuel – formes qu’il se plaît à épicer de ses fantaisies disciplinées. Ainsi, après Pantin Pantine et Pinocchio court toujours, il vient de composer une cantate pour le festival des musiques sacrées de Fès au Maroc : textes d’Allain Leprest, création à l’été 2006 par Romain Didier, Enzo Enzo, un orchestre à cordes et soixante enfants.

Romain Didier Chapitre neuf (Tacet/Mosaic Music) 2005