Djeour Cissokho

Accompagné du groupe Allalaké, le Sénégalais Djeour Cissokho joue de la kora avec un esprit franchement créatif, sans jamais oublier d’où il vient. Il est fils de Soundioulou Cissokho, homme et  griot extrêmement respecté au Sénégal. Rencontre, à Paris, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Au fond de l’inconnu et de son passage au New Morning vendredi 20 janvier.

Cristal de cordes

Accompagné du groupe Allalaké, le Sénégalais Djeour Cissokho joue de la kora avec un esprit franchement créatif, sans jamais oublier d’où il vient. Il est fils de Soundioulou Cissokho, homme et  griot extrêmement respecté au Sénégal. Rencontre, à Paris, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Au fond de l’inconnu et de son passage au New Morning vendredi 20 janvier.

RFI Musique : Vous sentez-vous investi d’un devoir de mémoire ?
Djeour Cissokho
 : La mémoire, la transmission, c’est fondamental chez le griot.
J’appartiens à l’une des grandes familles qui ont perpétué la geste mandingue à travers les générations. Je suis le fils de Soundioulou Cissokho, une référence au Sénégal, qui en 1967 a été proclamé roi de la kora par le président de la Guinée Sékou Touré. C'était l’inauguration du palais du peuple à Conakry, à l’occasion d’un concours réunissant les plus grands joueurs de kora guinéens et des pays voisins. Mon père est décédé en 1994.  Le pays tout entier lui a rendu hommage. Un deuil national a été décrété. Beaucoup de musiciens des pays proches sont venus. Ce jour-là, terrassé par la tristesse, je n’ai pas pu jouer. J’ai organisé par la suite, en 1995 et 2000, un mémorial, pour lui. Là encore, plusieurs musiciens ont fait le déplacement.

Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers pas en musique?
Quand on est enfant de griot, la musique on y est complètement immergé, dès le départ. Parmi les vingt deux enfants dans la famille, presque tout le monde en a fait. Je suis né à Thiès, deuxième ville du pays, située à quelques 70 km à l’est de la capitale. J’ai grandi entre ma cité natale, la Casamance et Dakar où mon père était au théâtre Daniel Sorano. Le soir, dans la cour, après l’école, nous nous regroupions autour de lui pour apprendre. C’était des cours collectifs en quelque sorte. A la maison, un jour, j’ai pris la kora de mon père, il a été épaté et s’est mis à chanter. Mon premier concert, je l’ai fait avec lui, chez un architecte, dans une soirée où il y avait plusieurs présidents africains. Ensuite, j’ai joué régulièrement dans les cérémonies familiales où j’accompagnais mon père et mes frères.

Puis vous avez commencé à prendre votre autonomie, à écrire votre propre histoire…
Au bout de quelque temps, on est venu me chercher, moi seul, pour jouer. Je me suis mis à composer mes propres morceaux. En 1990, j’ai créé mon groupe, Allalaké. Avec lui, je me suis fait connaître dans l’Afrique de l’Ouest et c’est toujours ce groupe qui m’accompagne aujourd’hui en France, où je suis venu m’installer en 1999, tout en retournant régulièrement au Sénégal. Je ne veux pas couper le cordon ombilical.

Pourquoi ce choix de partir ?
Je voulais amener ma musique ailleurs, la nourrir d’autres couleurs. L’héritage que je tiens de mon père, et que je respecte profondément – je continue d’ailleurs en ce sens à utiliser une kora à lanières, car il était profondément opposé à la kora à clés – n’est pas un frein pour moi à inventer une musique ouverte. Je respecte la tradition mais je veux aller de l’avant. La vie c’est avancer. Partir du Sénégal, c’était aussi pour moi, élargir mon réseau. Je ne trouvais pas assez d’ouvertures là-bas. Paris m’a beaucoup appris, y compris sur l’Afrique, car il y a un brassage de musiciens extraordinaires dans cette ville.

C’est l’année de votre départ pour Paris que votre premier album a été publié, n'est-ce pas ?
Effectivement. Il s’appelle Unité, et  regroupait en fait deux cassettes enregistrées précédemment. Puis il y a eu Guisnea en 2003. Au fond de l’inconnu, mon nouveau disque, je l’ai enregistré à Paris, avec les musiciens sénégalais fidèles du début. J'ai aussi invité un ami, Moustapha Faye, clavier du Super Etoile de Youssou N’Dour.

Ce nouvel album est porteur de messages. Sur les pièges de l’émigration, de l’argent, sur l’hospitalité, la volonté, la trahison. Un désir de faire réfléchir autant que d’inciter à danser ?
Le griot doit être un conseiller, c’est sa mission. A travers les textes, je m’adresse  autant à l’Afrique qu’à la France. Je chante en mandingue et sur deux titres, écrits en collaboration avec Josée Lapeyrere, en français. J’ai constaté, en me promenant à travers l’Afrique de l’ouest, que la langue de communication des Africains, c’est le français. Je veux les toucher, donc utiliser pour eux une langue qu’ils comprennent. Je parle notamment de l’émigration, rappelle aux gens d’ici comme aux Africains que partir ce n’est pas facile et qu’en France, l’argent ne pousse pas sur les trottoirs.

Il y a-t-il un proverbe que vous placez au-dessus de tous les autres ?
"L’eau, quand elle versée, est versée". C’est un proverbe wolof qui signifie qu’on ne revient jamais en arrière. Ce qui ne veut pas dire, qu’on ne regarde pas en arrière. Il ne faut jamais oublier le passé.

Djeour Cissokho Au fond de l’inconnu (Zoom-Zoum – Africa Productions / Rue stendhal) 2006
Concert au New Morning (Paris) le  20 janvier