Julien Lourau et son orchestre

Admirateur des musiques latines depuis longtemps, le saxophoniste français le plus créatif de sa génération avait réussi un formidable coup de maître avec son album The Rise, en réunissant des musiciens de diverses origines latino-américaines et européennes. Pour son nouveau projet, « RumbAbierta », il s’est entouré d’excellents musiciens cubains résidents à Paris et instaure un dialogue des plus convaincant entre jazz et musique afro-cubaine de ces dernières années.

Ouverture Rumba-Jazz

Admirateur des musiques latines depuis longtemps, le saxophoniste français le plus créatif de sa génération avait réussi un formidable coup de maître avec son album The Rise, en réunissant des musiciens de diverses origines latino-américaines et européennes. Pour son nouveau projet, « RumbAbierta », il s’est entouré d’excellents musiciens cubains résidents à Paris et instaure un dialogue des plus convaincant entre jazz et musique afro-cubaine de ces dernières années.

"J’ai rencontré ces musiciens par l’intermédiaire du percussionniste chilien Sebastian Quezada. Tous les dimanches, à Paris dans le quartier de La Bastille, au Babalu,ils jouent  une rumba très ouverte qui ne se pratique pas à Cuba ni dans la communauté new-yorkaise. 

Cette rencontre a commencé par des bœufs, puis s’est poursuivie lors d’une résidence à Chambéry. J’ai l’intention de continuer à développer ce projet, en concert et aussi sur disque, puisqu’il y a un son et une façon d’aborder la matière musicale qui est très originale".

Après une première représentation à Chambéry, ce concert au Festival Banlieues Bleues est une première (très attendue) en région parisienne. Lourau ouvre le bal en solitaire, au sax soprano, évoquant les descargas (jam-sessions en version cubaine) d’une autre époque, mais jamais révolue et constamment réactualisée. Ensuite, la basse de Felipe Cabrera installe la clave de rumba et cinq percussionnistes se lancent sur le tumbao afro-cubain. Le climat est installé.

Sur cette trame percussive poly rythmique, Lourau et le guitariste Eric Löhrer dessinent des lignes mélodiques, tandis que Quezada fait chanter les cloches, Puntilla Rios et Javier Campos éclatent les cuirs de leurs congas.

Une nouvelle intro de basse et la couleur s’africanise davantage. La clave et le chekere prennent la place soliste, le chant prend des accents Yoruba, et longues séquences improvisées au sax ténor traversent l’espace.

À ce moment, l’ambiance est chaleureuse dans la salle. Lourau en profite pour quitter la scène. Très respectueux de la tradition afro-cubaine, il décide de laisser ses complices cubains s’adonner à une authentique descarga rumbera, qui rappelle les chaudes soirées de La Havane, et sur laquelle excelle Felipe Cabrera (découvert il y a quinze ans à la basse électrique avec le quartette du formidable pianiste Gonzalo Rubalcaba).

La soirée monte en température avec cette rumba incendiaire menée par deux tambours bata (à l’origine sacrés, utilisés dans les rituels de santeria), accompagnés de chœurs, sur lesquels la guitare de Löhrer ose développer un solo imprévisible, en contrepoint à des savoureuses improvisations du saxophoniste, qui semble saisir parfaitement le sens de la rumba.

Pourtant, "au niveau des influences précises, de saxophonistes cubains, je n’en ai aucune. J’ai seulement mis en jeu mes connaissances de musique latine, pour m’approcher de leur musique et proposer un projet commun. Je continue à travailler la rumba, parce que j’ai encore beaucoup à apprendre de cette clave. Je ne prétends pas jouer de la musique cubaine, car c’est un autre langage, mais simplement m’insérer dans l’espace entre elle et le jazz", précise Lourau.

Changement d’ambiance, avec des variations improvisées sur une clave jouée au tempo très lent, qui va s’accélérant progressivement de façon presque imperceptible. Le saxophoniste français semble très à l’aise, comme s’il était un familier des rumbas, congas et guaguancos. Il nous rappelle quelque part les attaques de Celso Lopez, les envolées lyriques de Tony Martinez, parfois l’intensité de Yosvany Terry. Très inspiré par la section poly rythmique, Julien déballe au ténor, tandis que la clave s’accélère, s’accélère inexorablement.

Le contact de Lourau avec la musique latine ne date pas d’hier. Ce n’est pas une affaire de mode, mais une histoire de famille. "Mon père travaillait souvent en Argentine, au Mexique, au Brésil et, pour cette raison, il a toujours eu de la musique latine à la maison". Plus tard, déjà musicien, les rencontres se succèderont naturellement : l’espagnol Daniel Garcia-Bruno, l’argentin Minino Garay, le vénézuélien Gustavo Ovalles et, plus récemment, le big band de l’école Abanico, interprète du répertoire du célèbre Machito. Puis, il y a les voyages, car "ce n’est pas la même chose d’écouter la salsa dans une fête en Colombie qu’au sous-sol de la Coupole !".

Les rumbas ouvertes se succèdent, signées Puntilla Rios, Cabrera ou Quezada, jusqu’à une clôture en forme d’hommage avec la reprise du classique Dun Dun Danza d’Arsenio Rodriguez, le légendaire compositeur cubain.

Le rappel ajoute une autre surprise : Lourau au piano Fender, plaque des accords sur les octaves basses installant un climat propice pour les enchevêtrements rythmiques des trois tambours bata. La sympathie, la joie et le plaisir sur scène, du début à la fin, opèrent comme une contagion irrésistible qui emballe le public et le laisse chargé d’une très bonne énergie. Expérience à rééditer sans modération jusqu’à l’été.