Gotan Project

Baptisé en hommage au verlan pratiqué tout autant sur les bords du Rio de la Plata que sur les deux rives de la Seine, Gotan Project est de retour avec Lunático. Un second album qui, plus qu’une simple suite, puise du côté des racines pour aller plus loin dans la fusion. Confirmant que, comme souvent par le passé, c’est encore à Paris que bien des évolutions du tango se produisent.

Deuxième album

Baptisé en hommage au verlan pratiqué tout autant sur les bords du Rio de la Plata que sur les deux rives de la Seine, Gotan Project est de retour avec Lunático. Un second album qui, plus qu’une simple suite, puise du côté des racines pour aller plus loin dans la fusion. Confirmant que, comme souvent par le passé, c’est encore à Paris que bien des évolutions du tango se produisent.

"Il est nécessaire d’enlever au tango cette monotonie qui l’enveloppe, tant sur le plan harmonique, mélodique, rythmique et esthétique. En fait, parvenir à enthousiasmer et non à ennuyer les musiciens et les auditeurs, sans cesser d’être du tango." Cette citation, empruntée à l’immense Astor Piazzolla, a été le fil conducteur de Gotan Project depuis le tout début de l’aventure. C’est en 1997, lorsque le guitariste argentin Eduardo Makaroff s’associe avec la paire plus branchée dance-floor Philippe Cohen-Solal et Christoph H Müller, pour s’essayer autour justement d’un titre phare du répertoire de Piazzolla. Vuelvo Al Sur va guider leurs premiers pas et émois, vers une synthèse inédite, un parcours d’obstacles, où ils vont réussir à soigneusement éviter les impasses et chausse-trappes. Comment insérer dans le carcan solidement établi du tango les procédés de fabrication du home-studio ? Comment aborder un tel répertoire sans céder aux clichés ?  "On n’avait pas envie de mettre un sample de tango avec des boucles, ni ajouter un bandonéon sur de la musique électronique." Ils réunissent donc une équipe de musiciens au diapason de leurs intuitions. Ce choix s’avèrera vite déterminant pour aborder le défi rythmique avec toutes les bonnes connexions, tout comme le dub permettra de faire le nécessaire liant. Après des essais, quelques ratés, le premier titre aboutit. Avec les chutes studio, des prises improvisées qui constituent un formidable matériau, ils élaborent une face B : El Capitalismo Foraneo. Ce premier maxi s’impose chez les DJs. Gilles Peterson en premier, mais aussi Raïner Truby, Thievery Corporation, Peter Kruder… Tant et si bien que deux autres vinyles suivent, avec Santa Maria et Triptico. Difficile pour ceux qui fréquentent alors les pistes noires d’échapper à cette house traficotée à partir d’un riff milonga d’Eduardo Makaroff. Mieux : les demandes de remixes s’empilent et les compiles font toutes une place de choix à ce nuevo tango electronico. Il est grand temps pour le trio de publier le premier album. Ce sera la Revancha Del Tango en 2001. Ils y réussissent le parfait crossover, avec le succès que l’on sait.

Lunático : pareil mais différent

Cinq ans, plusieurs tournées mondiales et près d’un million d’albums plus tard, Gotan Project est donc de retour. Là encore, a priori, rien n’est gagné. On connaît les méfiances quant aux effets répliques. Passée la surprise, que faire ? Tout simplement reprendre le même sillon, creuser encore et toujours plus profond dans cette longue tradition pour en proposer de nouvelles voies, des parallèles et des courbes, des boucles et des retours en arrière. Entre-temps, Gotan Project a pu nourrir sa réflexion sur le sujet. Rénover le tango, tel était le mot d’ordre originel. C’est peut-être encore plus de cela qu’il s’agit désormais. "Quand on me demande comment est le nouvel album, je réponds toujours : pareil mais différent !", s’amuse Philippe Cohen-Solal. D’où le choix du premier single : Diferente. Différent, Lunático l’est à plus d’un titre de la Revancha Del Tango. Alors qu’ils ont engendré une vague de tango electronico jusqu’à Buenos Aires, l’ironie veut qu’avec ce nouvel album, ils s’éloignent formellement de la sphère électronique, sans en renier les principes essentiels. C’est d’ailleurs cette manière bien particulière de travailler la matière son, de s’en arranger en échantillonnant, déconstruisant, découpant et collant, qui préside à la confection de cette collection de chansons.

"Pour le premier, nous étions partis de reprises, de samples. Cette fois, nous avons tout composé à partir de prétextes mélodiques, des trames rythmiques aussi, à la manière des plus grands : Anibal Troïlo, Osvaldo Pugliese, Carlos Gardel… à partir desquels nous avons tout reconstruit thème après thème" confirme Christoph H Mueller, l’homme le plus versé dans les machines du trio. Ou plutôt du quartet, puisque les trois hommes ont convié le pianiste déjà présent sur le premier album, à s’investir plus profondément dans ce second opus.

Assisté de Pablo Agri, dont le père fait partie du gotha tango, Gustavo Beytelmann a donc réuni violons et violoncelles dans un cadre hautement authentique : le studio Ion, planté au centre de Buenos Aires.  "Je les amenés chez moi. Dans les studios où ont enregistré tous ceux qui comptent dans l’histoire du tango. Et je me suis chargé d’écrire des arrangements de cordes, qui ne soient ni trop légers ni trop lourds." Décisif, cet apport met en lumière et en relief le sens de la dramaturgie constitutif au tango, mais permet aussi de développer un discours à plusieurs niveaux de lecture, en phase avec l’univers référentiel des trois protagonistes. "L’orchestre à cordes nous permet de développer plus volontiers un aspect essentiel de notre esthétique : le cinéma". Ce n’est pas par hasard si la seule reprise de ce disque est Paris Texas

De vraies chansons

Plus organique dans son matériau de production, ce nouvel album témoigne aussi d’une qualité d’écriture plus aboutie que précédemment. Cette fois, le trio couche sur le papier musique de véritables chansons, s’inscrivant de fait dans la tradition du tango cancion. Un thème est d’ailleurs ainsi baptisé. Le titre du disque lui-même fait référence au maître du genre : Lunático était le cheval de courses de Carlos Gardel. 

Et plus d’un thème rappelle la thématique tanguera, ces drames universels qui se jouent en guère plus de trois minutes. Qu’il s’agisse de Celos, une histoire de jalousie, ou de Amor Porteño, une ballade sur le registre de la nostalgie… Deux chansons interprétées par Cristina Vilallonga, tout en ponctuation et sophistication. "Moins engagé explicitement que sur le premier disque", le texte est néanmoins plus mis en avant, les paroles étant cette fois portées par des voix locales. Juan Carlos Caceres et Jimi Santos soulignent ainsi la part noire de l’héritage, tandis que les deux MC du collectif hip hop Koxmoz truffent leur Mi Confesion, autre allusion à Gardel auteur voici 70 ans de Confesion, de citations aux classiques du genre. Gardel, toujours lui, est aussi présent, à travers un sample (Lunático). Sur l’obsédante boucle de La Viguela, un vocoder synthétique récite même un texte extrait de Martin Fierro*, le Don Quichotte de la pampa… Autant de propositions qui racontent entre les lignes l’extrême variété d’une musique plus actuelle qu’elle n’y paraît. "Le tango est un vaste et profond océan. Nous avions exploré certaines côtes. Cette fois, nous osons vraiment voyager plus loin. On remonte un siècle du tango…" 

* de l'auteur argentin Jose Hernandez

Gotan Project Lunático (Ya Basta/Universal) 2006