Sons en forêt camerounaise

Le premier disque d’un groupe de musiciens pygmées de l’Est du Cameroun, Baka Gbiné, enregistré par un guitariste britannique, sort le 24 avril prochain en Grande-Bretagne. Une belle réussite pour un projet atypique.

L’Orchestre Baka Gbiné

Le premier disque d’un groupe de musiciens pygmées de l’Est du Cameroun, Baka Gbiné, enregistré par un guitariste britannique, sort le 24 avril prochain en Grande-Bretagne. Une belle réussite pour un projet atypique.

"Ce n’est pas de la musique pour les anthropologues, mais bien de la musique moderne", prévient Martin Cradick. Le disque produit par ce musicien britannique sort cependant de l’ordinaire. Première particularité de Gati Bongo : il a été enregistré dans une région reculée de l’Est du Cameroun, au cœur de la zone forestière tropicale du Bassin du Congo. Seconde spécificité, il met en scène l’Orchestre Baka Gbiné, un groupe de musiciens pygmées, ce qui est plutôt rare : généralement, les pygmées, peuples nomades des forêts, sont très peu pris en compte par le reste de la société camerounaise. Ils n’ont guère le droit à la parole et donc encore moins la possibilité de s’exprimer devant un micro. Enfin, l’histoire même de la création de Gati Bongo est originale.

Elle a commencé en 1988. Martin Cradick, alors guitariste du groupe anglais Outback, tombe par hasard sur une émission télévisée consacrée à la musique des pygmées baka du Cameroun. Il est fasciné par les rythmes et les sons qu’il entend. Avec sa guitare, il tente de les reproduire. Finalement, de ces essais, il tire un morceau qui donne son nom à un album d’Outback, Baka. "Je m’étais dit devant cette émission : il faut que j’aille au Cameroun, se souvient Martin. Mais c’était un rêve…" Su Hart, sa femme et par ailleurs chanteuse d’Outback, trouve pourtant les moyens de le concrétiser auprès d’une petite Fondation qui s’intéresse aux peuples dits "autochtones".

Rythmes doux et syncopés

En 1992, ils se rendent tous les deux dans l’Est du Cameroun, à Banana, un village de pygmées devenus en partie sédentaires. Ils y découvrent que certains de leurs hôtes, Mbeh et Pelembir, jouent de la guitare. Grâce à eux, ils apprennent notamment à reconnaître le yelli, un chant qu’entonnent les femmes, juste avant le lever du jour, pour ensorceler les animaux et faciliter ainsi la tâche de leurs maris chasseurs. Pendant ces quelques semaines, tous passent beaucoup de temps à faire de la musique ensemble. Martin se rend compte que "les rythmes de la musique baka, à la fois doux et syncopés, constituent le joint parfait pour réunir des éléments musicaux de différentes origines". Il prend l’habitude d’enregistrer avec un petit magnétophone leurs créations communes, pour, pourquoi pas, y puiser plus tard des idées.

Quelques mois après, il sort un disque, Spirit of the forest, largement inspiré de ses découvertes de Banana. "L’idée, c’était de recréer l’ambiance des séances de musique qui se tiennent souvent l’après midi et presque chaque soir en forêt", explique-t-il. Séduite, sa maison de disques produit un second album, Heart of the forest. En 1995, Martin et Su vont plus loin dans leur entreprise : ils créent Global Music Exchange, une ONG chargée de redistribuer aux Baka une partie des fonds rapportés par ces deux premières productions. Avec un impératif : les habitants de Banana doivent décider seuls de leur utilisation. Un petit dispensaire, une "maison de la musique" font ainsi partie de leurs premières réalisations. Une association de développement local, Gbiné, voit le jour, l’Orchestre Baka Gbiné aussi. Pendant ce temps, Martin, avec Baka Beyond, son nouveau groupe, composé d’artistes européens et africains, continue de créer, à Bath, en Grande-Bretagne, une musique qui mélange diverses influences, celtiques et baka notamment. Le guitariste anglais se rend également régulièrement à Banana.

Première pour Baka Gbiné

En 2004, il y enregistre, avec du matériel de plus en plus sophistiqué, alimenté par l’énergie solaire, de nouvelles productions. Il en retravaille une partie avec Baka Beyond qui en fait un nouvel album, Rhythm Tree. Gati Bongo est sa suite logique : cette fois, il s’agit uniquement des enregistrements, réalisés dans la chaleur de Banana, de morceaux créés et interprétés par le Baka Gbiné, soit une vingtaine de musiciens et chanteurs. Basse, guitares, percussions et mandoline à l’appui, le résultat est bluffant, aussi bien sur le plan de la qualité sonore que celui de la musique, à la fois festive et soignée. "Cet album parle de la vie de tous les jours, commente Martin. Il y a plusieurs textes sur les relations hommes-femmes, par exemple. Comme chez nous, d’ailleurs. Que ce soit en Occident ou dans la forêt tropicale, nous vivons tous les mêmes choses, nous sommes tous pareils". A leur tour, les pygmées de Banana vont pouvoir s’en rendre compte puisque, grande première, l’Orchestre Baka Gbiné se produira en Grande-Bretagne au cours du mois de mai.

Gati Bongo Orchestre Baka Gbiné (March Hare Music) 2006