Pierpoljak en mutation

L’heure de la remise en question artistique semble avoir sonné pour Pierpoljak. Sur son nouvel album, Je ne blesserai personne, le chanteur français fait l’effort de se détacher un peu du reggae jamaïcain authentique qui l’a rendu populaire en 1999 pour ouvrir son horizon et s’aventurer, encore timidement, sur des terrains inédits pour lui.

Le chanteur s’éloigne du son jamaïcain

L’heure de la remise en question artistique semble avoir sonné pour Pierpoljak. Sur son nouvel album, Je ne blesserai personne, le chanteur français fait l’effort de se détacher un peu du reggae jamaïcain authentique qui l’a rendu populaire en 1999 pour ouvrir son horizon et s’aventurer, encore timidement, sur des terrains inédits pour lui.

Tout change, tout évolue. Même Pierpoljak, l’enfant terrible du reggae français. Depuis Kingston Karma, l’album qui a fait de lui un artiste à succès à la fin de la décennie passée, il avait pris certaines habitudes : pour enregistrer chacun de ses disques, il était retourné sur la terre natale du reggae, dans les studios de la famille Marley, avec uniquement des musiciens jamaïcains. Et en suivant la méthode de travail locale, expéditive : en vingt jours, tout devait être fini. Le résultat ? Du reggae très roots, bien fait mais se renouvelant peu.

Le semi-échec commercial de Stim Turban, sorti en 2003 – et "que personne ne connaît", commente de lui-même son auteur sans amertume apparente – , a sonné le glas de cette période durant laquelle l’artiste a pu jouir d’un grande liberté, sans trop de comptes à rendre, comme le résumait parfaitement le titre de son troisième album, J’fais c’que j’veux. A l’évidence, la formule était en train de s’essouffler et le moment était donc venu de prendre d’autres directions, d’essayer d’autres idées. Pierpoljak l’a bien compris. Si Je ne blesserai personne s’inscrit dans une certaine continuité sur le fond puisque le reggae reste le combustible fondamental, la rupture n’en est pas moins substantielle sur la forme.

Le savoir-faire d'un directeur artistique

Pour la première fois, le chanteur a travaillé avec un directeur artistique. Difficile de ne pas en sourire : sur Je sais pas jouer, l’un de ses premiers tubes, il ne cachait pas son peu d’estime pour cette profession, trop sûre de son savoir faire à ses yeux ("Les directeurs artistiques ont la science en musique/ils pensent qu’ils savent ce qui est bon."). Ce revirement ne le gène guère. "Je ne me fais pas entraîner par l’oreille aussi facilement", tient-il à faire remarquer.

L’expérience de Stim Turban lui a donné l’occasion de prendre conscience de ses limites. A l’époque, il avait décidé de s’occuper seul de tout, après avoir passé trois jours à New York à chercher en vain le Haïtien Wyclef Jean auquel il voulait confier la réalisation. Les années passant, il a réalisé que "finalement, la musique, ça ne se fait pas tout seul. Ça se fait avec un orchestre, avec des gens qui ne sont pas musiciens mais peuvent donner de bons conseils".

Avec Sylvain Taillet, directeur artistique de renom, la coopération a porté ses fruits sur le nouvel album. "Il n’a pas chamboulé tout mon programme, mais il a apporté des choses que je ne serais pas aller chercher tout seul" admet celui que les Jamaïcains appellent "Poljak". L’échange entre les deux hommes prend tout son sens sur Travailleurs : dans le studio de Kingston où la rythmique a été enregistrée, le bassiste jamaïcain s’était emparée d’une guitare sèche. "Ça sonnait un peu manouche" se souvient le reggaeman français. Il pense alors faire rejouer cette partie par un de ses amis qui se produit dans les mariages gitans. Sylvain Taillet comprend l’intention et lui donne une autre dimension en faisant appel aux guitares flamencas de Balbino Medellin, "plus fort encore dans la discipline", en ajoutant des trompettes, des percussions marocaines…

Anciens repères et nouvelles collaborations

Moins monolithique, le nouveau répertoire de Pierpoljak conserve d’anciens repères. Certaines chansons (Quand on aime, Mama Banton) respectent à la lettre son identité musicale façonnée en grande partie par Clive Hunt. Tout juste sorti de l’hôpital après avoir reçu huit balles dans le corps, l’instrumentiste et producteur jamaïcain est revenu épauler le chanteur. Depuis plusieurs années, tous deux étaient pourtant en froid après que le ton entre eux soit monté un peu plus haut que d’habitude.

Mais d’autres titres faits à Kingston, cette fois dans le studio de Shaggy, reflètent la volonté affichée par le Français d’apporter un peu de changement, surtout dans le son. D’ailleurs, c’est à Paris que le mixage a eu lieu. C’est là aussi qu’il a enregistré certains morceaux, avec des musiciens de la scène reggae hexagonale qu’il a aussi pris comme compositeurs. Autant de premières fois qu’il se refusait d’envisager trois ans plus tôt, ne jurant que par le talent des Jamaïcains, seuls selon lui à savoir jouer le reggae.

Ces nouvelles collaborations sont porteuses de nouveauté. Venu pour poser une ligne de basse, l’Antillais Thierry Fanfant est reparti de la session avec la maquette de Regardez-là sous le bras, afin d’en faire une version zouk. Sur l’inclassable Si Si en duo avec l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly, c’est la présence du balafon et de la chanteuse guinéenne Hadja Kouyaté que l’on n’attendait pas. Tout comme C’est fini, une ballade à la guitare placée à la fin du disque. Le ton crépusculaire de ce titre semble faire écho aux paroles de la chanson d’ouverture, Je ne blesserai personne, qui en disent long sur les tourments qui agitent son auteur : "C’est comme si j’allais dans un mur/et que je le voulais un peu/C’est un feu qui m’attire/et me dévore en même temps/Je serai toujours le même en pire (…)/Et c’est ça qui est suicidant." Mais que l’on ne s’inquiète pas. Aujourd’hui, à quarante ans passés, Pierpoljak assure qu’il va mieux. Il a changé. La star est redescendue sur terre.

Pierpoljak Je ne blesserai personne (Barclay/Universal) 2006