Le rap aussi en Guinée

La cinquième édition du festival Le rap aussi en Guinée s’est achevée le week-end dernier par un méga-concert au Stade du 28 septembre devant 8000 spectateurs enthousiastes. Une vingtaine parmi les 1500 groupes recensés dans le pays se sont succédés au cours d’un spectacle de 6 heures où étaient également programmés des artistes venus du Gabon, du Sénégal et de France, le tout présenté par un MC de référence, Didier Awadi.

Festival à Conakry

La cinquième édition du festival Le rap aussi en Guinée s’est achevée le week-end dernier par un méga-concert au Stade du 28 septembre devant 8000 spectateurs enthousiastes. Une vingtaine parmi les 1500 groupes recensés dans le pays se sont succédés au cours d’un spectacle de 6 heures où étaient également programmés des artistes venus du Gabon, du Sénégal et de France, le tout présenté par un MC de référence, Didier Awadi.

Voici un festival ambitieux. Dans un pays où tout fonctionne d’une manière aléatoire, fédérer le mouvement national et lui donner une dimension internationale est une gageure. Malick Kébé et son équipe ne baissent pas les bras face aux vicissitudes locales et ont pu bénéficier de subventions de la Communauté européenne à travers son fonds de soutien pour la culture afin de proposer ce rendez-vous désormais incontournable dans le calendrier des festivals de rap africain.

Dans un pays où la formation universitaire est on ne peut plus approximative, réaliser une semaine d’ateliers de formation autour des métiers de la musique a suscité un engouement auprès des jeunes acteurs culturels du pays. C’est dans le cadre du Centre culturel franco-guinéen et au centre Wakili des Ba Cissoko que se sont déroulés ces ateliers. Musique assistée par ordinateur, écriture, management, djeeying, droits d’auteur, les thèmes abordés ont été multiples, encadrés par des professionnels africains prêts à transmettre leur savoir à cette centaine de jeunes en quête de connaissances.

Des spectacles "off" dans les quartiers de Conakry ont permis tout au long de la semaine à une cinquantaine de groupes en devenir de se produire devant un jeune public féru de hip hop.

Le festival, qui s’est déroulé du 8 au 16 avril, a été ouvert par un grand spectacle au Palais du Peuple à l’occasion de la remise du Kora du meilleur groupe de ragga africain au groupe Leg Def (Légitime Défense). Kemy et Lou Mary, frère et sœur étudiant en France, ont profité de leurs congés de Pâques pour faire le déplacement à Conakry : "On est un peu déphasé en voyant la réalité du rap ici. Même dans la difficulté en France, les choses sont tellement plus simples qu’ici. De Paris, on a accès aux chaînes de télé comme Trace TV ou MTV pour diffuser nos clips. Alors qu’ici, les groupes sont tellement isolés qu’ils ont un mal fou à se faire connaître à l’extérieur."

Malick Kébé, lui, se bat depuis 10 ans en tant que producteur d’artistes et de spectacles pour faire connaître cette scène guinéenne, l’une des plus riches au monde. Selon le classement de la fédération internationale de hip hop, la Guinée arrive en quatrième place pour le nombre de groupes après les Etats-Unis, la France et le Sénégal. On dénombre entre 15 et 20000 groupes. A vrai dire personne ne sait trop au juste.

Les Ideal Blacks Girls sont le fer de lance du rap féminin en Afrique avec les Sénégalaises d’Alif. Ce quatuor de charme, composé de Miss Bah, Nath, Hadjy et Dîne sont les dignes successeurs d’un groupe mythique de la musique guinéenne, les Amazones de Guinée, qui ont été le symbole de l’émancipation de la femme africaine. Entre rap et r’n’b, les Ideal Black Girls n’ont pas leur langue dans leur poche. Après un premier album  intitulé Ce n’est pas un complexe que d’être femme (Guineya mou monera en soussou), c’est Tape pas mes fesses, touche pas mes fesses, un titre qui figure sur leur second album à paraître dans quelques semaines qui fait déjà jaser chez tous les rappeurs de la capitale. Ces quatre jeunes filles dynamiques rêvent que le rap féminin marche bientôt plus que celui des garçons. Et pour que cette idée suive son chemin, elles viennent d’organiser début avril au Palais du Peuple le premier festival féminin de rap africain, Rapsodie, qui a obtenu un vif succès.

Master G est la voix des sans-voix, l’artiste engagé contre le pouvoir en place, qui n’hésite pas à dénoncer, quitte à être censuré sur les ondes de la Radio Télévision Guinéenne et à être incarcéré quelques jours pour "incitation à la violence et atteinte à la sûreté de l’Etat." Ce jeune garçon timide, fils d’un pilote de l’armée de l’air et aimé par une partie des jeunes militaires réformistes, avait samplé la voix du directeur de campagne du Président Lansana Conté pour son album Elections Bata ly ("les élections approchent"). Résultat : des ventes record grâce également à l’achat par l’Etat guinéen d’un stock de 6000 cassettes immédiatement détruites.

Alors que le peuple guinéen subit une crise économique sans précédent et attend enfin le changement, les rappeurs sont la soupape à une jeunesse en mal de repères, pour qui l’avenir, comme le dit le groupe Poetic Justice, passe par l’exil. Ou que ce soit. Au Sénégal, en France, aux Etats-Unis. Peu importe. Mais ces grandes nations du hip hop sont les modèles et l’espoir d’une jeunesse qui s’exprime ici dignement dans une misère anachronique dans un pays qui regorge tant de richesses naturelles.