Mamani Keita en harmonie(s)

Trois ans après l’album Electro Bamako, Mamani Keita revient avec Yéléma un album d’harmonie(s), réalisé avec le musicien touche-à-tout Nicolas Repac. Morceaux choisis d’une profonde discussion dans le home studio de celui qu’on appelle le Sorcier Blanc.

L'après electro

Trois ans après l’album Electro Bamako, Mamani Keita revient avec Yéléma un album d’harmonie(s), réalisé avec le musicien touche-à-tout Nicolas Repac. Morceaux choisis d’une profonde discussion dans le home studio de celui qu’on appelle le Sorcier Blanc.

Comment s’est passée cette rencontre qui fonctionne si bien ?
Nicolas Repac : Une personne nous a présenté en pensant qu’on pourrait travailler ensemble. Moi, parce que je suis quelqu’un de touche-à-tout, qui privilégie toujours une certaine modernité et Mamani qui avait fait Electro Bamako, une autre forme de modernité. Cette rencontre, c’est comme le gant et la main pourrait-on dire. Enfin, pour ma part, il y a eu une période probatoire d’un an. J’ai mis un an à faire deux morceaux. Je flippais. C’est la première fois que je pouvais faire un disque avec une chanteuse africaine. J’étais toujours un peu africain dans ma manière de jouer. Dans mes chansons avec Arthur H par exemple, je sais que ma découpe rythmique est africaine. Mais les gens ne le savent pas parce qu’il écoutent de la chanson française. C’est la première fois que j’ai pu révéler pleinement ce côté-là.

Mamani, vous êtes partie avec une idée précise, ou vous vous êtes rencontrés et vous avez joué comme ça ?
Mamani Keita : Je ne voulais pas continuer sur l'électro. Ça n’aurait pas fait pas évoluer ma musique. Ce chemin que Nicolas a pris donne une valeur à ma chanson, à ma voix, à la musique africaine aussi. Il y a plein de choses dans cet album. Je suis très contente.

L’album est plein de sonorités différentes, quand même parfois assez électroniques…
Nicolas : Je travaille depuis longtemps avec un sampleur. J’aime faire un peu "le voleur de feu", aller chercher d’abord des tas de sons pour ensuite aller les déformer, les transformer, me les approprier. J’adore faire l’apprenti sorcier. Et puis, pour moi électronique, c’est juste le moyen d’arriver à quelque chose. Aujourd’hui, tout le monde travaille sur ordinateur. Le dernier Alain Souchon, ce n’est pas de la musique électro et pourtant, il est fait sur ordinateur. Dans l’album, les sons ne sont pas d’origine éléctro, mais le procédé est totalement éléctro. Le but était de mettre en valeur Mamani, qui est une super chanteuse !

Certains musiciens maliens s’appuient sur un socle de musique mandingue, et s'en servent pour faire quelque chose de nouveau, sans pour autant coller à des sonorités occidentales…C’est récent, non ?
Mamani : Oui. Si on a la possiblité de faire évoluer la musique malienne avec des éléments de la musique occidentale, c’est très très bien. Cela donne vraiment plus de force.

Nicolas : Je le vis très fort en tant que musicien. Les disques des années 80, world music, étaient une technologie occidentale appliquée à la musique africaine, et pour moi c’était très ringard et vulgaire. Mais c’est aussi une question générationnelle. Les cultures se connaissent mieux aujourd’hui. Il y a beaucoup de Maliens en France, le public blanc a changé de regard…La musique devient universelle. Il y a une compréhension plus forte des cultures qui naît avec le temps.

Mamani, vous continuez à jouer de la musique mandingue traditionnelle ?
Mamani : Je n’ai pas le droit de chanter la musique mandingue. Je suis noble de père et de mère, je suis Keita, donc pas griotte. Je n’avais donc pas le droit à la chanson mais chacun suit  son destin. Ma grand-mère maternelle était chanteuse, elle n’était pas griotte non plus, elle chantait de la musique bambara. On n’avait pas le droit de chanter devant le public.

Nicolas : Eh Mama, tu n’as pas le droit de chanter devant un public ? Et alors comment on fait si on va dans un festival où il y a des griots partout ?

Mamani : Mais si bien sûr ! C’est différent maintenant ! C’est devenu un métier. Mais j’ai été frappée plusieurs fois par ma mère qui ne voulait pas du tout que je chante, même si sa propre maman chantait. Ma grand-mère m’a élevée, je suis son homonyme et le bon Dieu m’a donné sa voix. Elle était chanteuse des possédés, c’est elle qui les chantait pour les guérir. A Bamako, elle allait de quartier en quartier et je l’accompagnais partout. Quand j’étais petite, une fois, je puisais de l’eau dans le puits, et je me suis mise à chanter. Et là, elle m’a dit : Toi, tu vas partir à l’aventure. Elle voyait déjà mon destin.

Et vous avez le même genre de voix ?
Mamani: Je ne sais pas quelle voix j’ai, mais elle avait une belle voix…

Nicolas : Je trouve que ta voix n’a pas d’âge. Tu vois, comme un truc ancestral…Parfois, j’ai l’impression que c’est une petite fille qui chante, et parfois que c’est une vieille qui chante. J’ai toujours senti ça, surtout dans le morceau Eye Djama et Kassi Koun. Tu as une jeune voix de vieille âme.

Mamani : Avant je n’aimais pas ma voix. Mais là, je ne sais ce qui se passe, je mets le disque pour dormir. C’est la première fois que cela m’arrive. Avant, je ne voulais jamais m’entendre chanter.

Vous avez l’impression que l’album Yéléma vous ressemble plus ?
Mamani : Yéléma ? Mais c’est moi-même ! Là où je vais avec ce projet, je suis fière.

Mamani Keita et Nicolas Repac Yéléma (No Format) 2006
En concert à Paris le 8 juin au Café de la Danse