Rimitti au Zénith, pour l’éternité

Surnommée La Mamie du Raï, Cheikha Rimitti était bien plus que la doyenne d’un genre musical d’origine bédouine dont elle a su, au fil des ans, urbaniser les contours. Son décès survenu le 15 mai à son domicile en région parisienne, plonge la communauté nord-africaine et tous les amateurs de musique sur les cinq continents dans une profonde tristesse.

La mamie du raï s'est éteinte le 15 mai

Surnommée La Mamie du Raï, Cheikha Rimitti était bien plus que la doyenne d’un genre musical d’origine bédouine dont elle a su, au fil des ans, urbaniser les contours. Son décès survenu le 15 mai à son domicile en région parisienne, plonge la communauté nord-africaine et tous les amateurs de musique sur les cinq continents dans une profonde tristesse.

Samedi 13 mai, moins d’une semaine après son 83e anniversaire, Cheikha Rimitti était à l’affiche du Festival 100% Raï aux côtés de Khaled, Zahouania, Cheb Abdou, Houari Dauphin et Khalass. La mamie comme la surnommait affectueusement tous les aficionados du genre, avait impressionné le public présent et l’ensemble des artistes par sa vitalité.

La chanteuse dont le dernier opus – N’ta Goudami– est paru en décembre dernier, ne semblait pas marquer le pas. Bien au contraire, son planning pour l’été 2006 était déjà bien rempli, la diva du Raï enchaînant concerts dans l’Hexagone et festivals à Stockholm, Amsterdam ou Rome. Pour Marie-José Justamond, la programmatrice du festival Suds en Arles qui s’apprêtait à la recevoir le 12 juillet prochain, sa disparition subite provoque un véritable trouble. "C’était une grande dame, une femme remarquable qui a marqué sur plus d’un demi-siècle l’inconscient collectif algérien et a su enthousiasmer un public bien au-delà de sa communauté. C’est une perte immense. Nous lui rendrons évidemment hommage" précise-t-elle sans connaître encore la forme exacte de ce moment. "Savoir qu’elle chantait encore sur scène 36 heures avant son décès est presque réconfortant."

La scène était sa vie. Elle qui a démarré dans la pénombre des fêtes de famille et village a su attraper la lumière des projecteurs des cabarets lors de nuits mémorables qui ont contribué à ancrer sa réputation de chanteuse et danseuse. C’est là dans un de ces cabarets à Relizane, que commandant une nouvelle tournée, elle lance à tue-tête "remettez moi-ça". Il n’en faudra pas plus pour que cette jeune orpheline née Saâdia Bediaf le 8 mai 1923 à Bouni, un petit village de l'Ouest algérien, soit rebaptisée  Rimitti.

Sur son premier disque, un trois titres paru en 1952 chez Pathé, elle apparaît d’ailleurs sous le nom de Cheikha Remettez Reliziana. Mais ce n’est que deux ans plus tard que cette femme aux verbes crus voire explicites pour reprendre une terminologie plus actuelle, connaît son premier succès avec Charrak Gattà, un titre qui soigne comme souvent dans le raï le double sens : Déchire, lacère et Remitti raccomodera. Sa réputation est faite : grivoise, scandaleuse et rebelle. On lui reproche de chanter l’amour, le sexe et l’alcool. Ce à quoi elle réponds : "Mes chansons ne sont que le reflet de ce que je vois, de ce que je vis". Une autre Algérie se dessine dans sa voix pleine de gouaille et de vie, ce qui lui vaudra après l’indépendance d’être censurée à plusieurs reprises. Dans les années 80, Cheikha Rimitti s’installe à Paris, détendant un peu plus encore les liens avec le pouvoir algérien, mais sans jamais se couper du peuple algérien, de ses fans. Si son décès n’a été commenté au 20 heures sur la télé algérienne que par trois petites minutes en fin de journal sans image de la star et sans extrait musical, il est sûr que sa disparition est vécue de l’autre côté de la Grande Bleue comme un drame.

Figure historique du raï, Cheikha Rimitti a alimenté les jeunes générations de raïmen en chansons. Rien ne l’énervait plus d’ailleurs que cette tribu de pilleurs qui s’était servi impunément dans son répertoire sans jamais lui rendre la monnaie de la pièce. Elle était capable de véritables colères et n’hésitait pas à parler de vol, tout en tirant une certaine fierté. Il lui devait tout. Que serait Khaled sans Rimitti ? un grand chanteur aphone ! Que serait même la production raï sans cette mamie prête à toutes les audaces – même si elle les regrettera parfois – sans cette femme libre qui n’a pas hésité à livrer au milieu des années 90 ses chansons et sa voix à une paire de producteurs indépendants et à Robert Fripp, le fondateur de King Crimson ou Flea des Red Hot Chili Peppers ? Plus discrète ces dernières années, on lui doit tout de même à la charnière des siècles, Nouar un opus honoré par le Prix-Charles-Cros et plus récemment N’ta Goudami, un album considéré par certains comme son meilleur. Ont-ils bien écoutés les 400 cassettes, les 300 45 tours, la cinquantaine de 78 tours et les quelques CDs que nous laisse cette grande dame du raï ?

L'émission Musique du monde sur RFI - Spéciale Cheikha Rimitti ce mardi 16 mai à 14h10 TU : Ecoutez