Saravah, tout une époque

Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, David McNeil, l’Art Ensemble of Chicago, Pierre Akendengue : de la chanson nouvelle au free jazz, de l’expérimentation électro à la naissance de la world music, le label Saravah a longtemps été un pionnier. Il fête ses quarante ans cette année.

Le label de Pierre Barouh

Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, David McNeil, l’Art Ensemble of Chicago, Pierre Akendengue : de la chanson nouvelle au free jazz, de l’expérimentation électro à la naissance de la world music, le label Saravah a longtemps été un pionnier. Il fête ses quarante ans cette année.

"Je voulais vous dire qu’on n’avait pas du tout la prétention de vous présenter un spectacle. On est venu avec un groupe d’amis qui jouent de la musique, qui chantent. Il y a Brigitte Fontaine, Areski, David McNeil et d’autres, et on va simplement essayer de chanter, de faire de la musique, comme ça, comme si on était chez vous ou chez nous. Une autre précision : s’il y en a parmi vous qui ont envie de chanter, ils peuvent toujours prendre une guitare et venir chanter ici, ils seront toujours les bienvenus." C’est par ces mots que Pierre Barouh commence un concert en 1972. Toute l’époque est là, avec ses vedettes qui ne veulent pas être des vedettes, ses concerts qui refusent de s’appeler concerts, ces artistes qui rêvent que le public devienne artiste à son tour… Toute l’époque et tout Saravah, label discographique légendaire dont les slogans à eux seuls résument toute la philosophie : "les rois du slow bizz", "il y a des années où l’on a envie de ne rien faire."

A partir de 1966, Saravah a été une maison de disques singulière. Son fondateur, Pierre Barouh, revendique qu’il s’agit du premier label généraliste en France. Les historiens du disque y voient un indépendant audacieux, pertinent mais marginal. Et on peut considérer Saravah comme un laboratoire ou un précurseur de mille audaces qui se développeront plus tard : c’est chez Saravah que Jacques Higelin et Brigitte Fontaine larguent les amarres des formes habituelles de la chanson, c’est chez Saravah que Pierre Akendengue et quelques autres osent mêler chansons et musiques du Sud – cela s’appellera bientôt world music –, c’est chez Saravah que Steve Lacy plonge dans le free jazz…

Les débuts avec Un homme et une femme

Au commencement de Saravah, il y a la rencontre de plusieurs mondes : la chanson et le cinéma, la France et le Brésil… On connaît l’histoire : Claude Lelouch prépare Un homme et une femme et soudain manque d’argent ; Pierre Barouh, qui a écrit les chansons du film, essaie de débloquer la situation en allant les proposer – contre avance en numéraire – aux éditeurs de musique parisiens qui refusent les chansons. Par dépit comme par défi, il crée lui-même une maison d’édition, Saravah, du nom de la samba qu’il a rapportée du Brésil et qui figure dans le film. Lelouch boucle quand même son budget et, quand Un homme et une femme chanté par Nicole Croisille devient un tube gigantesque, Barouh fait instantanément fortune.

Jusque-là, il a eu d’aimables succès, plus comme parolier que comme chanteur, comme A bicyclette. Depuis peu, il a découvert le Brésil et s’y est lié d’amitié avec Baden Powell, un des maîtres de la bossa nova. Avec le flot d’argent qui approvisionne Saravah, Pierre Barouh décide de faire enregistrer des disques aux amis : Jacques Higelin qu’il connaît depuis l’enfance, Brigitte Fontaine qu’il vient de découvrir grâce à lui, Jean-Roger Caussimon qu’il admire et qu’il convint de se mettre à chanter à son tour, après avoir donné des textes extraordinaires à Léo Ferré…

Des perles

Depuis 1966, près de deux cents albums verront le jour, dont la moitié pendant les dix premières années du label. Une singulière compilation, La Cave Saravah, vient de sortir pour célébrer ces années pionnières. Elle commence par le petit discours de Pierre Barouh au début d’un concert, juste avant que l’on entende ce qui est l’origine de Saravah, une chanson qui représente Saravah avant Saravah : La Nuit de mon amour, adaptation d’une samba brésilienne chantée par Pierre Barouh avec notamment Baden Powell à la guitare, une nuit de 1965…

Le panorama traverse les premières années, lorsque Saravah est installé à Montmartre, avec bureau, bistrot et studio de part et d’autre de la rue et que Barouh est accueillant à tous les turbulents de l’époque : l’inénarrable Albert Panou improvisant un archéo-rap avec l’Art Ensemble of Chicago en 1970 ("Je n’ai plus le moral nécessaire de penser gauche et d’agir droite/Je crois en trois espèces chez l’homme, la faim, la foi et la trahison (…) Pourquoi achetez-vous des disques de blues ?/Par pitié ou parce que c’est bon ?", sur un 45 tours qui n’a jamais été réédité) ; le bluesman Champion Jack Dupree jouant sur les différences entre l’anglais et le français parlé à la Nouvelle-Orléans ; une superbe chanson chantée par Areski Belkacem sur son unique 33 tours (jamais réédité) ; une étonnante ode au champion olympique Jean-Claude Killy chantée par Nicole Croisille sur une musique de Francis Lai ; l’ingénieur du son Daniel Vallancien se livrant à mille expériences, comme Cyclothimie en 1969. Avec ses stridulations, ses vagues d’ondes, ses grésillements, il poursuit le travail de Pierre Henry et annonce l’abstract electro du siècle suivant…

Plus tard, Saravah enregistrera Maurane, puis Allain Leprest, A Filetta, Bïa, Claire Elzière, Daniel Mille, Pierre Louki, Fred Poulet ou Gérard Ansaloni… La trace dans la création du moment sera peut-être moins profonde mais l’éclectisme et la curiosité ne s’éteindront jamais.

Compilation La Cave Saravah (Saravah) 2006