Jeanne Cherhal se jette à "L'eau"

Révélation des Victoires de la musique 2005, Jeanne Cherhal va bientôt pouvoir pointer sans honte au guichet "confirmation". Sur L’eau, son troisième album, la gentille peste s’est muée en chanteuse ingénieuse et musicienne iconoclaste. Un disque onirique et soyeux à écouter en boucle. Rencontre.

RFI Musique : Sur L’eau, vous faites plus chanteuse et moins conteuse…
Jeanne Cherhal : Je l’ai envisagé plus comme une musicienne que comme une interprète qui dit des textes sur une mélodie. La grande différence, ça a été dans la préparation. C’est la première fois que je faisais des maquettes. J’ai tout fait moi-même sur ordinateur en simulant tous les instruments, en faisant très attention à l’utilisation de ma voix, en essayant de peaufiner les chœurs.

Le fait de jouer avec JP Nataf dans Red Legs, où vous réarrangez des reprises, cela a t'il eu une influence ?
Certainement oui. Quand on travaille ensemble, on est très exigeant. Les arrangements vocaux sont millimétrés. JP a une technique vocale assez peu commune pour un Français. Il chante tellement bien que du coup, quand on chante ensemble, il y a une émulation, on se motive, on chante chacun plus haut que l’autre. C’est jouissif. J’ai le sentiment d’avoir beaucoup appris à son contact. Et puis c’est quelqu’un de très bon conseil. Il ne fait pas de cadeau. C’est une des rares personnes vers lesquelles je me suis tournée pour avoir un avis quand j’en étais au stade de l’angoisse, du doute et des maquettes.

Quel a été le rôle d’Albin de la Simone, réalisateur de cet album ?
Pour Douze fois par an (le précédent album : ndlr), j’étais allée trouver Vincent Segal [violoncelliste de Bumcello] en lui jouant mes morceaux en piano-voix. A l’époque j’avais besoin de quelqu’un qui me prenne en main et enrobe les chansons. Je ne connaissais rien au métier de studio. Albin, je ne lui ai pas demandé la même chose. J’avais une idée assez précise de ce que voulais pour chaque morceau. Sur mes maquettes, j’essayais d’aller à l’essentiel. Le travail d’Albin, ça a été de comprendre où je voulais en venir. Il devait réaliser mes rêves !

Le son est plus pop, non ?
C’est une volonté. J’ai fait des centaines de concerts en piano-voix. Douze fois par an était assez dépouillé. Assez logiquement, j’avais envie d’un album plus produit, de m’amuser plus, de tenter plus de choses.

C’est une façon de sortir du créneau "nouvelle chanson française" ?
J’ai beaucoup de mal à réfléchir en ces termes-là. Ce n’était pas la volonté de sortir d’une étiquette. Egoïstement, je n’ai écouté que mes envies. Ce n’est pas un disque expérimental mais on a essayé de pousser les choses.

L’orchestration du titre L’eau, axée sur des percussions, l'aviez-vous avant d’entrer en studio ?
J’avais tout pensé avant ! J’ai écris cette chanson toute seule en ballade en Savoie. J’adore chanter en marchant toute seule en pleine nature. J’ai improvisé sur un petit chemin de terre. C’est en rentrant le soir dans mon chalet que je me suis rendu compte que ça tournait bizarre, en 11 temps. Ça m’éclatait, je trouvais ça surprenant ça sortait de la rythmique valse. Ça me fait penser à du fezt noz breton, à des musiques folkloriques de mon coin !

On dirait que c'est normal, une chanson sur l’excision, a un rapport avec votre participation à la pièce Les monologues du vagin ?
Complètement. En fait, c’est un fait de société dont je n’avais pas vraiment pris conscience avant de côtoyer le texte d’Eve Ensler. Je savais que ça existait, mais pour moi, c’était à peu près l’équivalent de la circoncision chez un homme. Alors que c’est cent fois plus grave, beaucoup plus douloureux. C’est abominable ! C’est quelque chose que rationnellement, je ne peux pas admettre. Je ne peux pas comprendre comment on peut infliger ça à des petites filles. Jouer la pièce, ça m’a complètement ouvert les yeux sur la condition féminine dans le monde. Ça m’a tellement remué que j’avais l’impression que c’était presque mon devoir d’écrire cette chanson. J’avais une première version très violente, c’était indécent. Faire ce texte aussi cru, ça m’a permis de l’affiner, de dire tout ce que je pensais d’horrible. Après, je pouvais y revenir de manière plus mûre pour en parler moins violemment.

On a l’impression que votre écriture a changée ?
Je suis moins attachée à une approche "quotidienniste" de ce qui m’entoure. C’est aussi parce que je grandis et que mon écriture forcément grandit avec moi. Je n’aurais pas pu écrire une nouvelle chanson du genre Le petit voisin. Elle n’aurait pas eu sa place dans cet album où je me suis autorisée des choses plus abstraites, moins chanson réaliste. Dans Douze fois par an, je ne me serais pas permise des textes où on ne comprend pas tout, tout de suite. Je n’aurais pas osé.

C’est l’album de la maturité, alors ?
(Rires) Non de la consécration ! (Rires). C’est un album sûrement plus mûr. En fait, c’est la première fois que je me sens en adéquation entre ce que j’écoute habituellement et ce que je fais.

Jeanne Cherhal L’eau (Tôt ou tard) 2006
En tournée en France dès le mois de novembre.
Concerts parisiens : du 30/11 au 2/12/2006 au Trianon