Juliette Gréco sur RFI

Juliette Gréco était l’invitée de RFI cet après-midi, à l’occasion d’une journée spéciale que nous lui consacrons. Dans l’émission de Laurence Aloir, Musiques du monde, l’égérie de Saint-Germain revient sur son parcours, ses rencontres et ses souffrances avec sensibilité et sincérité. Interview.

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La "Jolie Môme" se raconte

Juliette Gréco était l’invitée de RFI cet après-midi, à l’occasion d’une journée spéciale que nous lui consacrons. Dans l’émission de Laurence Aloir, Musiques du monde, l’égérie de Saint-Germain revient sur son parcours, ses rencontres et ses souffrances avec sensibilité et sincérité. Interview.

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RFI : Juliette Gréco, qui est cette "Jolie môme" qui pose devant un garage ?
Jeanne Gréco : Une folle...  (rires) une folle furieuse. Vous savez le garage s’appelle Diva en plus... Alors on voit une espèce de chose rigolarde qui est moi... normale... et je suis normale là vraiment... totalement normale...  Derrière, il y a écrit Diva et c’est un garage. Je trouve cette photo merveilleuse. J’adore cette photo.

12 ans et demi vous avez sur cette photo...
C’est vrai que je ne fais pas très mature …

Le temps d’une chanson ?
Le temps d’une chanson... c’est une chose très particulière, parce que pour chacun d’entre
nous, une chanson correspond à quelque chose de différend dans la vie. Moi, combien de gens sont venus me dire : je me suis mariée sur cette chanson là... J’ai rencontré machin  machine .. voilà... et puis j’ai divorcé à ce moment-là.... Chaque chanson a une résonance... Cela a la résonance peut-être qu’on vit soi même.

C’est pour ça que la chanson est cette forme d’art, d’expression artistique tellement...
Populaire.

...tellement populaire et tellement précieux. C’est parce qu’elle s’insinue dans chaque instant de nos vies au plus profond …
Absolument, et qu’elle est totalement différente pour chacun d’entre nous. Par exemple, Les feuilles mortes ... 50 personnes viendront vous dire : sur cette chanson là, j’ai aimé. J’ai divorcé..  j’ai accouché.. je suis partie... j’ai découvert ça... voila..  Chaque chanson prend une couleur différente, une densité différente, un son différent, un sens différent...

Et de savoir vous aujourd’hui après tant d’années de chansons qu’il y a des milliers de gens en France et dans le monde...  qui sur telle chanson de Gréco se sont mariés, qui sur telle chanson de Gréco ont rencontré une ami, qui sur telle chanson de Gréco ont vécu un moment très fort, ont fait l’amour.. je ne sais pas.. ça doit être merveilleux non ? ça doit emplir non ? la vie et l’existence ?
Ah oui, oui ça rend heureux... ça donne du bonheur... Mais ce qui m’inquiète moi.. et pourtant Dieu sait que je me décarcasse depuis toujours à essayer de dire aux gens que je n’ai pas écrit mes chansons, mais votre chanson... Je les ai faites tellement miennes qu’ils croient que c’est moi qui les ai écrites, alors je suis obligée chaque fois de rétablir les choses ... Ah c’est pas moi...  Ah c’est pas vous qui les avez écrites... « vachement» déçus et tout... ah bon ? (rires)  Non, non, c’est « machin » « machin » qui a écrit ça... moi je chante, c’est tout..

Et sur scène vous avez d’ailleurs toujours l’extrême élégance de présenter l’auteur…
Il manquerait plus que ça !

Oui, mais quoi que vous disiez, quoi que vous vouliez, vous vous les appropriez tellement.. vous êtes une telle interprète que de toute façon... bien sûr on pense qu’elles sont les vôtres...
Sans ça pourquoi chanter... si je ne les fais pas miennes, si j’essaie pas de les faire comprendre dans ce qu’elles ont de plus secret... de plus intime... de plus fort comme ça.. ou de plus fragile, je sers à quoi ?

Vous démarrez cet album avec le titre Utile,  Etienne Roda-Gil, Julien Clerc
C’est mon histoire, c’est à moi.. C’est ce que j’ai raconté à Roda... voilà... C’est ce que j’ai vécu au Chili.. qui était fou.. fou mais qui était assez somptueux quand même... Il y  a eu des silences et .. sortir dans un silence de mort... devant des salons et des « salopes »... c’est absolument épatant...

C’est à dire que vous êtes partie, Juliette, vous êtes partie chanter pour les dignitaires du régime Pinochet.
Je ne savais pas... Oui... je ne savais pas.. Je suis arrivée sous un tonnerre d’applaudissement.. Je suis repartie dans un silence de mort..

Mon plus grand succès a été un silence, dites-vous. En êtes-vous fière ?
Oui.. fière... Mais Julien Clerc en a fait quelque chose de très beau...
La révolution a quelque chose d’indispensable... de plus en plus.. de plus en plus... de plus en plus... Tout est tiède, tout est puant, tout est tordu... En politique, c’est très très difficile de s’y retrouver.. Moi je suis de cette génération où on croyait à l’amour, à la vérité, à la générosité... A Aimez-vous les uns les autres, comme dimension .... ou bien disparaissez... Moi je croyais à ça... J’y crois quand même un peu (rires)

Et Serge Gainsbourg ?
Il m’a apporté La Javanaise... Il avait peut-être ça dans ses tiroirs, je ne sais pas. En tout cas on a dîné ensemble, on a bu beaucoup de champagne... J’ai un petit peu dansé toute seule..(rires)

Et lui ne dansait pas ?
Non.. Il regardait .. Et c’était l’été, les fenêtres étaient ouvertes et le lendemain où il est parti il devait être très tard, vers 4 - 5 heures du matin ... Je ne sais pas. On a bavardé comme des pies. Et le lendemain,  il est venu m’apporter la Javanaise qu’il devait avoir en tête sans doute, mais qu’il m’a donnée. Après ça, il m’a apporté La chanson de Prévert et Accordéon dont ces 3 pierres précieuses dans ma vitrine qui est largement aussi belle que celle Cartier...

Et vous avez choisi La chanson de Prévert pour votre album Le temps d’une chanson.
Oui... parce que comme je chantais Les feuilles mortes et que j’aimais Prévert et Cosma, j’avais l’impression de ne pas pouvoir chanter les deux... une forme de fidélité stupide... Et je me suis dit que peut-être, il serait content que je chante enfin cette chanson qu’il a faite pour moi. Alors je l’ai enregistré et j’espère qu’il l’entend. Et je crois ce que disait parait-il Einstein à Sartre, que les mots que l’on dit restent dans l’air... Et qu’un jour quelqu’un pourra se promener avec un instrument électronique.. et ramasser les conversations... Et je pense que l’âme c’est ça et qu’il faut faire hyper gaffe à ce qu’on dit...

Avez-vous le sentiment d’avoir fait attention à ce que vous avez dit tout au long de votre vie ?
Je n’ai pas vraiment fait attention à ce que je disais... Parce que je suis un animal impulsif et violent, et passionné et que j’ai peu le contrôle de « mes petits poings » et de mon langage

Vous avez toujours défendu la parole vivante, la parole contemporaine... Dans votre album précédent, il y avait des jeunes auteurs qui écrivaient pour vous. Benjamin Biolay, Miossec... Il y a aussi Benabar qui a fait une chanson pour vous
Absolument...

Ils doivent être déçus, vous ne reprenez que des vieilles chansons.
Non, ce ne sont pas des vieilles chansons... Ce sont des chansons éternelles.. Je suis tellement fière d’être interprète.. tellement fière... C’est mon boulot, je suis interprète moi... Je crois qu’il faut se mettre à sa place, c’est à dire avec une grande humilité et un grand désir de faire entendre, si j’ai bien compris, ce qu’ils ont voulu dire..

C’est un peu comme une mission ? vous le sentez comme ça ?
Non ! J’ai pas de mission moi... Non... j’ai un plaisir fou. (rires) .. Non, non, non ... comment dire.. les servir... les aimer... Je n’arrête pas de trouver des sens différents aux choses... Et plus je vis et plus je me dis : "Mais il y a encore autre chose là, il faut le sortir ce truc-là". C’est incroyable ce qu’il y a derrière les mots de ces gens là... Mais c’est incroyable... on peut changer le sens....

Valérie [Lehoux] évoquait les jeunes auteurs compositeurs qui ont travaillé pour vous récemment et votre mari, enfin votre ami, pour vous rendre la pareille a travaillé avec un rappeur, un type assez étrange qui s’appelle Abdel Malik. Comment vous avez trouvé le mélange ?
Je trouve ça épatant... Je trouve ça absolument épatant et Gérard...Jouannest est très heureux de ça ; il a un grand bonheur à faire ça.. Et puis, Malik a quelque chose à dire... Voila.. Miossec a quelque chose à dire... et travailler avec des gens qui ont quelque chose à dire, moi ça me rend heureuse...

Avez-vous l’impression que ces gens là sont vos petits ? l’extension de votre propre nature, mais en 2006…
Ah Miossec… J’aurais bien aimé avoir un fils comme ça... c’est quelqu’un que j’aime tendrement vraiment... Malik c’est un autre truc... c’est une autre culture... mais c’est quelqu’un de très intelligent...

C’est peut-être l’enfant que vous auriez pu avoir avec Miles et aux couleurs...
Je me moque des couleurs moi...Du moment que c’est beau...Non ce qui m’intéresse c’est que ce soit beau...Quelque couleur que ce soit... ils seraient rose à pois verts que....

Que vous seriez inquiète quand même…
Je serais un peu inquiète pour leur santé oui ! (rires).. La parole des enfants, c’est devenu le slam, c’est devenu le rap.. De mon temps c’était...Comme disent les vieilles gens, c’était le lettrisme.. et il y avait cette espèce de rage dans des sons que je retrouve là dans le rap par exemple... « son rap » ce qui ne veut strictement rien dire, si ce n’est que tu es en colère...Et il y avait des phrases comme ça qui ne voulaient apparemment rien dire et qui voulaient tout dire..De la rage, de l’inquiétude, de l’amour, de tous les sentiments...

Mais Juliette, lorsque vous montez sur scène et que dans vos salles vous voyez des gens, de 60, de 50 de 40 ans mais aussi beaucoup de gens de 20 ans, beaucoup…
Beaucoup...

Qu’est-ce que ça vous fait ?
J’ai un bonheur fou...Un bonheur fou...Ca vaut la peine d’avoir  vécu...Ca vaut la peine de vivre…Ah oui, oui, oui…Epatant...On a l’impression de pas avoir chanté dans le désert quoi !

Quelles sont les questions que l’on vous pose le plus quand les gens viennent vous voir ?
C’était comment ? Avant ?

Et c’était comment avant ?
C’est indicible...Ca dépend de l’humain qui est en face de vous...Quand vous avez en face de vous Simone de Beauvoir ou Merleau-Ponty ou...Quand vous avez en face de vous des gens magiques... J’ai eu le privilège de pouvoir écouter... d’avoir des réponses à mes questions...

Vous avez été vernie quand même...Oui, je lis les 4 premières chansons, Jules Laforgue, Raymond Quenau, Jean-Paul Sartre… Pour finir avec Prévert…
Des gens inconnus... Oui... Et alors, elle chante que des gens connus et tout...Et bien pas du tout...Quand j’ai rencontré Gainsbourg il était pas connu du tout...Quand j’ai rencontré Brel, il était hyper inconnu...Il chantait 3 chansons au cinéma La Lambra entre les films...

Ferré pareil ?
Ferré pareil...Voilà, on en était tous au même point... On était de célèbres inconnus...
Je sais ce que c’est que la jeunesse et la beauté, bien-sûr.. La jeunesse, c’est l’espoir... la jeunesse c’est ce fruit merveilleux... c’est... la jeunesse, c’est tout l’espoir du monde, d’accord... Mais la jeunesse, c’est aussi la révolte...

Alors c’est vous...
Concernant les révoltes, oui... (rires)

Qu’est-ce qui vous donne envie de râler aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a des combats que vous avez envie de mener ?
Je n’arrête pas.. Je n’arrête pas...Tout est un éternel recommencement...Que ce soit les affaires des gays, des lesbiennes, de l’adoption...Ca n’arrête pas…On a l’impression d’un monde rétrograde...Tu vois, comme si on n’avait jamais fait de progrès. Comme si jamais on avait réfléchi aux choses tranquillement et calmement...Comme si jamais la compréhension, l’amour, la tendresse humaine n’étaient entrés dans nos propos...Tout à coup, nous sommes complètement juges...De quel droit, je te prie, de quel droit ? Mais de quel droit tu juges qui que ce soit ? Au nom de quoi ? Comment est-ce qu’on peut oser porter un jugement sur quelqu’un...C’est incroyable quand même, c’est inouï...Est-ce que c’est notre corps, est-ce que c’est notre esprit ? Est-ce que l’autre, il fait ce qu’il a le besoin de faire peut-être ? peut-être même pas l’envie ?

Et dans ce monde là, défendre une parole, défendre la poésie c’est d’autant plus précieux...
S’il n’y a pas de poésie, il y n’y a plus rien...C’est foutu. Si tu peux plus rêver, il faut te tirer une balle dans la tête...Au revoir...Le rêve est essentiel. Un langage comme le langage de la poésie, c’est essentiel. Si tu ne peux pas voler au dessus de ton lit, c’est la merde. Et puis, il faut lire, il faut écouter de la musique, il faut écouter ce que les gens ont hâte de dire...Parce qu’il y a cette espèce de surdité très dommageable...Plus personne n’écoute personne…

Récitation, poème...Baobab...
Moi je m’en fout…Ils ont beau faire des lois...Mes lois, elles sont les miennes...Le respect de l’autre et la liberté de penser...Et le combat...Pour ce que je sens injuste.. donc j’ai un boulot terrible..

Parlez-nous de Fresnes…
Fresnes, sous l’occupation. Et j’étais pleine de ce qu’on appelle "la sainte colère"...Et j’avais qu’une idée c’était combattre. Et puis voilà, c’est vraiment une chanson de Prévert hein… J’étais toute seule, comme ça, sur cette Place St Sulpice. La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’était une chanson américaine. Et puis c’était interdit. Les chansons américaines étaient interdites, la musique américaine était interdite... Nous étions sous l’occupation allemande quand même, il faut le rappeler… Et ça m’est sorti comme ça... Et puis, les oiseaux qui étaient bleus, ils sont devenus, noirs. Et puis le rose et le bleu sont devenus rouge sang... Et puis ces mots poétiques sont devenus des mots de liberté, de combat...Voilà, c’est infernal, je suis totalement insoumise, totalement... Pour me rabattre mon caquet –vraiment, il faut que j’ai en face de moi quelqu’un que je respecte infiniment... A ce moment là, je ferme ma « gueule » et j’écoute…

Vous évoquiez votre séjour à Fresnes...Cette prison, vous étiez très jeune, Vous étiez adolescente. Un épisode extrêmement...
A cette époque là, 16 ans c’était quand même 8 ans aujourd’hui, quasiment…

Cela a été, on l’imagine bien, très douloureux...cela a été source -j’imagine, de colère. Est-ce que vous pensez que c’est aussi de cela que vous avez tiré cette révolte, cette rage, cette colère qui vous a toujours habitée contre l’injustice ?
Je l’ai depuis l’âge de 3 ans...

Quand vous voyiez votre grand-mère maltraiter, ou en tout cas parler mal aux domestiques ? Et ça ne vous a jamais quittée ?
Non, cela ne me quittera jamais... Non... Je trouve détestable et humiliant cette injustice là... cette forme de langage qu’on emploie avec certaines gens.. Pourquoi est-ce qu’on tutoie les gens ? Je trouve que les rapports sont très discourtois...

Mathilde (Jacques Brel), on y revient. C’est une chanson de femme...
C’est un peu culotté, mais bon... Je m’en fout. On pourra m’insulter, on pourra dire tout ce qu’on voudra... C’est une chanson d’amour.

Pourquoi voudriez-vous qu’on vous insulte ?
Oh, je crois que les gens sont quand même un peu...Misogynes, quand même . Ca traîne cette affaire là...

Vous êtes quand même sacrément gonflée...
Je suis hyper gonflée !

Vous êtes hyper gonflée, ça s’est sûr...C’était une chanson de femme ? En tout cas pour la citer, jusqu’à présent, une chanson d’homme, voire même j’ai presque envie de dire comme une chanson de mec...Comme Brel pouvait le dire...
Oui…Oui...
D’ailleurs, si je ne me trompe pas, je crois qu’un jour, Jacques Brel a dit : "Greco c’est un mec"... Il a dit ça à Gérard Jouannest. On disait Juliette Greco que vous étiez sacrément gonflée à propos de cette reprise de Mathilde... Je ne pense pas que, avant vous, une femme ait déjà osé chanter cette chanson là…

Jouannest, il a fait la tronche si je chantais Mathilde... ça fait des années que je dis ça.... Un jour je chanterai Mathilde, je chanterai Mathilde...

Gérard Jouannest, compositeur de Brel, pianiste de Greco
Pianiste de Brel, compositeur et pianiste de Brel...

Et mari de Gréco...
C’est mon ami, mais c’est pas mon mari...

Et qu’est-ce qui lui plaisait pas là dedans ? dans le fait que vous repreniez cette chanson ?
Il avait peur que je sois ridicule sûrement. Je présume. Parce que son amour pour Brel est immense et intact... Et il s’est dit qu’est-ce que cette femme vient faire là-dedans quand-même... comment elle va se démerder avec ça. Mais je pense que les sentiments sont plus... La vérité est plus forte que tout.

Alors cette femme a juste fait une interprétation absolument magistrale !
C’est vrai, de Mathilde... Oui c’est vrai...

Dites-moi Juliette, de toute façon, vous avez toujours été une femme très libre ? Et vous n’en n’avez toujours  fait qu’à votre tête... Même chanter Déshabillez-moi avant 68.. c’était pas si simple non...
La seule qui s’en sort pas mal, c’est... comment s’appelle-t-elle ?

Mylène Farmer...
Oui elle, elle a un petit côté comme ça sado.. (rires). Elle a un petit côté vainqueur. Elle a un petit côté cuir... avec ce physique fragile comme ça, illuminé par des bougies et tout à coup, elle balance ça. J’aime bien.

C’est un peu la saveur de cette chanson, d’être un peu cuir précisément et dominatrice…
A elle lui... On sent bien qu’elle ça la motive. Moi je ne pense pas que la domination, ce soit ça...

Qu’est-ce que vous y mettiez vous comme intention sur Déshabillez-moi ?
Oh, je pense que c’est totalement sensuel... et voilà... moi j’ai terminé avec humour, parce que ça ne peut-être réglé que par l’humour, ce genre de choses, ça ne peut pas être réglé par l’amour..  pas vrai.. c’est un sentiment... c’est un instant fugace, c’est un désir fugace... et beau...  beau... c’est comme le feu, c’est bien, ça brûle. Il faut que l’autre soit capable d’assumer.

Syracuse, c’est l’un des titres de cet album... Vous voulez remettre au goût du jour, Bernard Dimet ?
Oui... parce que bien sûr il y a la merveilleuse musique de Salvador... bien sûr... Il y a Salvador qui est là, omniprésent mais derrière cette musique et à cause de cette musique, il y a les mots.

Dimet disait : "Quand on a rien à dire et du mal à se taire, on peut toujours aller gueuler dans un bistrot... Quand on a rien à dire et du mal à se taire, on arrive au sommet de l’imbécillité".  Quand on a rien à dire ?
Oui mais lui avait à dire... et l’a dit.

"Quand on a que son cul, mais qu’on a la jeunesse, on a l’Ile au Trésors à portée de la main"…
Oui

Ce métier, que représente t'il pour vous ?
On prend des risques immenses pour nous tous seuls. On arrive là avec notre univers, nos combats, nos passions, nos amours. Et puis on offre ça aux gens avec un culot absolument démentiel. Comment est-ce qu’on ose faire ça ? C’est une espèce d’étrange bénédiction bizarre. Ou les gens vous écoutent... ou bien, ils vous refusent. Ce métier est miraculeux, étrange, bouleversant. Impossible à décrire, impossible à expliquer. Il est fait de douleur immense, il est fait d’amour, de démesure. On essaie de se démerder avec tout ça, et c’est pas évident.

Quand vous êtes sur scène, Juliette Greco, très souvent vous reprenez Le temps des cerises qui est une chanson de la Commune de Paris, et vous dites juste avant de la chanter : "c’est une chanson de révolution, donc une chanson d’amour, une chanson d’amour, donc une chanson de révolution"
Bien-sûr. 

C’est cela aussi un peu ce métier ?
Bien sûr. Pour moi. Je crois que pour chacun et chacune d’entre nous, ce métier est différent... Chacun a sa propre vision de la chose. Il y en a qui entendent les caisses enregistreuses, il y en a qui entendent les enfants, les femmes... Il y en a qui entendent tout.
 

On évoquait tout à l’heure ce qui s’est passé il y a 60 ans dans cet hôtel Le Lutécia, en l’occurrence le retour pour vous de votre mère et de votre sœur qui revenaient de déportation. C’est dans ces murs, enfin dans cet hôtel, que vous les avez retrouvées...
Tout à fait

Est-ce que cette vie passée à chanter, passée à aller vers les autres, à défendre les textes, parce que c’est vraiment ça, les textes des grands auteurs, est-ce que ça a été aussi un peu votre révolution personnelle à vous, votre révolution interne, ou votre façon peut-être de vous construire ?
D’apporter du charbon à la machine ?

De vous aider à vivre ?
Oui, je dois tout à ce métier. Vous savez quand quelqu’un vient et vous regarde avec une tendresse infinie et vous dit : "Vous êtes la plus grande"  vous vous dites en secret : je suis la dernière pour tellement de gens... Je ne suis pas un diamant, je suis une femme, je suis faite de chair, de sang et de larmes et de rires. Je suis très joyeuse, très gaie. Les choses difficiles de l’existence ne m’abattent pas du tout, du tout... ça ne m’intéresse pas vraiment. L’adversité n’est pas une chose qui me démolit.

Je ne sais pas si elle vous renforce mais en tout cas, vous avez un caractère de combattante, vous l’avez toujours eu…
Oh j’ai un caractère de chien... hyper douce, hyper hyper douce, d’une douceur infinie... d’une patience infinie et d’une violence extrême, extrême. Je le regrette, mais je n’y peux rien..

Pourquoi avoir repris Avec le temps  ?
Vous voyez j’entendais des interprétations de Avec le Temps qui ne me satisfaisaient pas... et puis moi, j’avais mon idée là-dessus. Alors avant de disparaître, j’avais envie de dire ce que j’avais à dire. Donc je l’ai fait..

Que souhaitiez-vous faire passer dans cette interprétation de Avec le Temps ? Votre idée à vous, qu’elle est-elle ?
C’est une chanson, effrayante. C’est effrayant...Effrayant...C’est une telle douleur, c’est une telle plaie qui se refermera jamais. Ca a le goût du sang, des larmes, de la sueur. Ca a le goût de la vie...Et ça a le goût de la mort.

Que signifie la fin de la chanson ? Qu’avec le temps, on n’aime plus... ?
Peut-être que l’on n’aime plus quelqu’un. Mais je ne pourrais pas ne plus aimer. Le jour où je vais mourir -si je sais que je suis en train de mourir, je trouverai que les draps sont doux. Ou que l’infirmière a de jolis yeux. La vie est faite pour être vécue jusqu’à l’extrême limite. Ce qui est étrange c’est que, avec le temps, comme dirait l’autre, avec le temps on avance vers un truc inéluctable qui s’appelle le temps, donc la mort. Donc la fin...C’est un truc qui ne me dérange pas. Je ne suis pas très dérangée par l’idée de la mort. Je suis abominablement dérangée par la mort des autres, enfin celle de ceux que je ne veux pas voir mourir, qui me sont indispensables. Mais la mienne, moi...Le jour où je suis née, je suis sortie du ventre de ma mère avec le petit col de fourrure autour de mon cou et j’ai bien compris que je commençais à mourir...Donc, c’est pas une chose qui me dérange.

Propos recueillis par Laurence Aloir et Valérie Lehoux

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