Daran sociologue

Quatre ans après Pêcheurs de pierres, le sixième album de Daran sort aujourd'hui chez XIII bis Records. L'auteur-compositeur a cette fois-ci choisi un label indépendant pour s'exprimer. Une structure légère et réactive, adaptée à ses nouvelles ambitions et à ses nouvelles thématiques : la rue, la précarité, l'homme...

Le Petit Peuple du bitume

Quatre ans après Pêcheurs de pierres, le sixième album de Daran sort aujourd'hui chez XIII bis Records. L'auteur-compositeur a cette fois-ci choisi un label indépendant pour s'exprimer. Une structure légère et réactive, adaptée à ses nouvelles ambitions et à ses nouvelles thématiques : la rue, la précarité, l'homme...

Daran, qui a passé une bonne partie de sa vie en région parisienne, habite désormais le Finistère Nord. Comme son copain Miossec, qui lui offre d'ailleurs une chanson sur ce nouvel album : un Gala gala, etc… lucide, sur la route semée d’embûches d’un artiste. Pour ce concept album digne de ce qu’aurait pu créer Roger Waters avec Pink Floyd, Daran a fait appel à son fidèle parolier Pierre-Yves Lebert et à Didier Balducci pour la chanson La Télévision, dont la tonalité pop-rock contraste avec le reste de l’opus.

RFI Musique : Qui est "Le Petit Peuple du bitume" dont tu décris elliptiquement l’existence dans ce sixième album ?  Daran : J’aime bien que les textes laissent une place à l’imaginaire. En fait, je ne dis pas qui il est. En réalité, je pense que ce peuple établi une sorte de parallèle entre le rat et l’homme. A vous de comprendre qui est l’homme, qui est le rat. C’est aussi un prolongement de la thématique qui m’a toujours hantée : celle de la rue. On ne se refait pas. Il paraît qu’on écrit toute la vie la même chanson. Eh bien, je crois qu’on y est! Il s’agit de mes vieux démons, la "big brotherisation", la déchéance… De part le métier que je fais, la précarité guette tous les gens comme moi. Mais finalement, j’ai remarqué que le phénomène était en train de s’inverser un peu. Enfin, étant un habitué de la précarité, on se retrouve mieux adapter à la surprise. J’ai toujours grandi avec l’idée que je pouvais avoir des difficultés demain.

Le réalisateur Robert Altman, et de nombreux autres réalisateurs disent que la précarité peut vous amener à réaliser de belles œuvres, parce que vous êtes obligé d’être bon en cas de difficultés financières. Qu’en pensez-vous ?Il y a aussi un danger à faire des choses moins libres parce qu’on est un peu sous la contrainte de la réussite de l’œuvre. C’est une arme à double tranchant. Ne pas être obligé de vendre des albums, ça peut faire faire de beaux albums aussi. Avec Le Petit Peuple du bitume, je suis allé au bout de ma démarche. Je suis en parfaire harmonie avec le moindre détail de cet album. Je l’ai maîtrisé de A à Z. J’en suis le seul responsable, j’assume complètement ce "suicide commercial"… (Il éclate de rire). Non mais, je suis un grand garçon, je sais ce que je fais. Quitte à ne pas passer à la radio, je vais faire le concept que je veux : cinquante-cinq minutes de musique en neuf plages, mais sans interruption. Une chanson d’introduction de neuf minutes trente… Ce n’est pas ce que les radios attendent, ce n’est pas ce qui est le mieux adapté aux casques de la Fnac. Avec Le Petit¨Peuple du bitume, je n’ai pas respecté les critères du marché, mais je n’ai rien inventé. Dans les années 1970, de nombreux artistes ne se souciaient pas de savoir si le refrain arrivait à une minute du début ou si le titre faisait trois minutes trente. C’est presque ridicule si on prend du recul. C’est XIII bis Records, un label indépendant, qui sort cet album. Les maisons de disque majors traditionnelles n’auraient pas su le faire. Ça s’est fait sur un coup de cœur des deux personnes les plus haut placées du label. J’aimerais surtout que cet album me permette de remplir les salles de concert du pays. On peut prendre l’album et le reproduire tel quel sur scène. Sur Pêcheurs de pierre, on avait rempli l’Elysée Montmartre. On va essayer de commencer petit et de remplir les salles un peu plus chaque fois.

Vous faites aussi partie de la génération Internet…C’est rassurant Internet, car ça veut dire que je pourrai toujours être en ligne directe avec des gens et leur faire écouter ma musique. Des personnes formidables ont animé et mis à jour pendant des années un site de fans. Aujourd’hui, je leur offre l’appellation "daran.fr". Ils sont beaucoup plus sérieux et investis que sur un site d’artiste réalisé par une maison de disques. Un truc aussi bête que MySpace, c’est évident que je m’en sers. J’écoute des centaines de personnes qui travaillent des heures sur un morceau et je me dis parfois que, ceux-là, n’ont aucune chance d’être signé. C’est la force d’Internet.

On vous a vu composer des chansons pour Hallyday, Sardou, Maurane et Pagny. Pour la majorité des artistes avec lesquels vous travaillez, vous devenez aussi réalisateur de leurs albums. Cette fonction consiste en quoi, d’après vous ? La réalisation, c’est fabriquer un écrin, un costard qui va le mieux à la personne dont on s’occupe. Avoir une idée de comment ce serait le mieux, et essayer de l’avoir du début à la fin. Je ne connaissais pas ce que faisait Florent Pagny avant… C’est peut-être pour cette fraîcheur que je l’ai intéressé. Je suis un OVNI dans ce milieu, je n’ai pas les codes. Comme il travaille au feeling, il ressent ce qui est bon pour lui. Il donne complètement les clés de la maison, il n’est pas intrusif. Quand il a choisi, il s’y tient et va au bout du concept. Maurane, c’est notre rapport humain qui a facilité notre travail. Elle a peut-être senti que j’étais la personne qui allait le plus lui apporter au moment de l’enregistrement, alors je lui dis ce qu’elle peut se permettre de faire, ou ce qu’elle ne doit au contraire pas privilégier. Dans un tel travail de réalisation, je viens aussi avec mes instruments et mon bassiste Eric Fostinelli. Ensuite, on fait tout ensemble.

L’album Le Petit Peuple du Bitume est bien inscrit dans son époque. C’est le fruit de toutes tes expériences passées ?C’est un changement de cap. Peut-être que je m’attache moins aux problématiques globales. Par exemple, j’ai toujours été impressionné par l’arrivée sur Paris en avion. Par cette somme des petites existences, des vies simples, avec leurs préoccupations... Ce tissu humain est étonnant, je trouve que la vie des gens reste intéressante pour nourrir mes chansons quand je reste à proximité. Aujourd’hui, parler du monde et ses problèmes, à 6000 kilomètres de soi, me semble inapproprié. Je souhaite toujours aborder les questions sociales, humaines, en commençant à observer ce qui passe autour de moi.

Daran Le petit peuple du bitume (XIII bis Records) 2007Daran sera en concert les 26, 27 et 28 mars à la Boule Noire, à Paris