Grands retours réunionnais

L’actualité musicale de l’île de La Réunion est marquée par la sortie sur le marché de trois albums attendus. Passage en revue de ces nouveautés, proposées par le patriarche fondateur Firmin Viry, le poète créole Ziskakan et l’insaisissable Patrick Persée.

Firmin Viry, Ziskakan, Patrick Persée

L’actualité musicale de l’île de La Réunion est marquée par la sortie sur le marché de trois albums attendus. Passage en revue de ces nouveautés, proposées par le patriarche fondateur Firmin Viry, le poète créole Ziskakan et l’insaisissable Patrick Persée.

Mémwar In Pèp de Firmin Viry

Un album de Firmin Viry est un véritable événement pour la musique réunionnaise. Faire du commerce avec le maloya n’est pas dans la philosophie du "granmoun" (homme âgé, en créole réunionnais). Si bien que la discographie du septuagénaire est sans rapport avec le rôle qu’il a occupé sur la scène locale. Depuis les disparitions successives de Granmoun Lélé, du Rwa Kaf et de Granmoun Bébé en 2004 et 2005, il est l’un des seuls survivants de cette génération qui a redonné vie à cette musique alors qu’elle était sur le point de disparaître.

L’ancien coupeur de canne fut le premier, en 1976, à sortir un 33 tours de maloya à une époque où il ne se jouait encore que dans la clandestinité, officieusement interdit par les autorités de l’île pour des raisons politiques. Mémwar In Pèp ("mémoire d’un peuple") s’inscrit dans cette démarche de sauvegarde du patrimoine qui a toujours guidée Firmin Viry. Mais, désormais, le doyen a envie d’aller aux racines de sa culture. A l’image du peuple réunionnais, du sang africain et malabar coule dans ses veines.

Le premier volet de ce voyage vers ses origines s’est donc déroulé au Kerala, un Etat situé au Sud-Ouest de l’Inde. L’idée avait germé en 2004, lorsqu’un groupe réunionnais avait collaboré avec un orchestre du sous-continent indien et invité Firmin à partager cette expérience. C'est ainsi qu'après avoir envoyé ses chansons aux musiciens du Laya Orchestra pour qu’ils les assimilent, la famille Viry s’est envolée vers Cochin en avril 2006. En deux semaines, sept morceaux sont enregistrés, parmi lesquels Valet, Valet, un classique du répertoire maloya.

Violon, harmonium, flûte et percussions indiennes (tabla, chenda, mridangam…) se sont joints au roulèr et au kayanm (instruments traditionnels du maloya), sans qu’à aucun moment, le mariage ne paraisse forcé. L’apport de ces instruments donne davantage de volume et souligne, sculpte encore un peu plus le chant - véritable force de la formation réunionnaise -, qu’il s’agisse de celui de Firmin ou de ses six choristes.

Firmin Viry Mémwar In Pèp (Best Maloya) 2006

Banjara de Ziskakan

Dans le cœur des Réunionnais, Ziskakan occupe une place singulière. Les mélodies, sinon les paroles de certaines de ses chansons, sont dans toutes les têtes. L’histoire d’amour dure depuis plus d’un quart de siècle et ne s’est jamais démentie. Banjara en apporte une preuve supplémentaire : en deux mois, il s’est déjà vendu là-bas à plus de 8000 exemplaires. Sur une île qui compte près de 800000 habitants, rares sont ceux qui peuvent espérer atteindre un tel score aussi rapidement.

Ce nouveau disque autoproduit se situe dans la continuité de Rimayer, enregistré à Bombay. L’expérience indienne a laissé des traces sur Gilbert Pounia, le leader de la formation. Le titre de l’album fait référence aux gitans, rencontrés à Goa ou ailleurs, dont le chanteur réunionnais s’est toujours senti proche. Il y a en lui quelque chose de bohémien que sa musique reflète, teintée de couleurs orientales. S’y ajoute cet esprit folk qui a toujours plané sur son répertoire. Au gré de ses déplacements, de ses rencontres, il a posé ici un oud, là du chant diaphonique, des percussions brésiliennes, ou la derbouka d’Imed Alibi, membre du groupe raï-rock Les Boukakes. A tel point qu’on en oublie parfois la dimension réunionnaise de ses chansons, même si la rythmique ternaire du maloya sert de fondation.

Musicien, Gilbert Pounia est d’abord un homme de mots et un défenseur de la langue créole qu’il a contribué à réhabiliter. Sur Banjara, il signe sept des treize textes, les autres étant écrits par le poète Bernard Payet, compagnon de route de longue date, et Serge Ulentin, ancien footballeur. "Il y a des thèmes que je ne sais pas aborder", avoue avec humilité le chanteur, ajoutant que les droits perçus pour la chanson Akshaï seront reversés à une association venant en aide aux enfants séropositifs. Maloya et militantisme vont de pair : pour Ziskakan, le combat n’est pas seulement culturel.

Ziskakan Banjara (Ziskakan) 2006

Kaya de Patrick Persée

Patrick Persée a cette faculté d’être toujours là où on ne l’attend pas. A moins que ce ne soit le contraire. Brouiller les pistes ne lui a probablement pas permis d’avoir une renommée à laquelle il pouvait prétendre en toute légitimité après le succès de Ti Galet au début des années 1990. Mais celui dont la vie fut sauvée par la musique a toujours continué son chemin, parfois difficile à suivre.

Ces dix nouveaux morceaux furent enregistrés à plus de 10000 kilomètres de la terre natale de Patrick Persée, en Bretagne (où il avait alors posé ses valises). Pour façonner ce disque, quelques complices ayant entre autres participé à Arret’ la Guer en 1993, ont à nouveau été sollicités : le guitariste et compositeur Claude Francesconi (ex-D’Ici Dan), et le percussionniste Joël Gonthier (ancien acolyte d’Alain Peters). En intitulant son nouvel album Kaya, le chanteur bassiste a choisi de rendre hommage à Joseph Reginald Topize, dit "Kaya". Un artiste mauricien considéré comme le "Bob Marley de l’océan Indien", dont la mort en prison dans des conditions suspectes avait été à l’origine de graves émeutes en février 1999.

Le Réunionnais Patrick Persée n’a jamais caché son amour pour le reggae et sa variante locale, le seggae (mélange de reggae et de sega), mais ne s’y est jamais totalement adonné. Une influence parmi d’autres, présente ici sur Bomb’Kalibré et Kanal, tandis que l’énergie des guitares rock fait exploser Sa Se Zot I Voi  ou que Maryline prend les habits salegy malgache. Si le mélange des genres est une de ses spécialités, Patrick Persée n’est – sur ce disque – jamais aussi efficace que lorsqu’il se rapproche d’un maloya dépouillé.

Patrick Persée Kaya (Mosaïc) 2006