Salif Keita, l’insoumis

Rien ne va plus dans le monde du disque en Occident ! La piraterie continue d’étrangler les musiciens en Afrique ! Et alors ? Salif Keita en a vu d’autres. Il n’est pas du genre à se laisser miner par les écueils et le découragement. Le chanteur réactive son label discographique en lançant une collection d’albums de musique traditionnelle du Mali.

Wanda records

Rien ne va plus dans le monde du disque en Occident ! La piraterie continue d’étrangler les musiciens en Afrique ! Et alors ? Salif Keita en a vu d’autres. Il n’est pas du genre à se laisser miner par les écueils et le découragement. Le chanteur réactive son label discographique en lançant une collection d’albums de musique traditionnelle du Mali.

Quand avez-vous décidé de créer votre propre label discographique ?
Mon label existe en fait depuis 1991, mais je n’ai pas pu faire tout ce que je voulais pour différentes raisons. Il était en sommeil et c’est seulement actuellement que je le relance. Depuis le début, j’ai signé plusieurs artistes là-bas, dont Fantani Touré. Une dizaine à peu près jusqu’à aujourd’hui, en comptant ceux que l’on sort maintenant, enregistrés dans mon studio.
Vivendi m’a proposé un partenariat tripartite avec l’Unesco pour m’aider à faire fonctionner mon studio d’enregistrement installé à Bamako et à y organiser des sessions de formation d’ingénieurs du son. Universal Jazz va distribuer les trois nouvelles productions de mon label Wanda Records.

Pouvez-vous présenter brièvement ces trois références ?
J’ai choisi Sina Siyanoko, Ibrahim Nabo et Adama Coulibaly. Ce sont des gens talentueux qui représentent différentes régions, différents styles traditionnels du Mali. Sina Siyanoko est malinké, il fait partie de la confrérie des chasseurs "donso ton". Adama Coulibaly, lui, est du Wassoulou. C’est un chasseur également. Il a eu pour maître Sibiri Samaké. Ibrahim Nabo est songhaï, originaire du Nord du Mali. Il modernise les rythmes traditionnels songhaï.

Créer un label et monter un studio, ça va de paire pour vous ?
Bien sûr.  Il faut mettre en place des structures, créer une filière musicale professionnelle, malgré la piraterie constante, une situation qui n’encourage pas vraiment à l’optimisme.

Vous avez baptisé le label Wanda et la collection Le Village. Quel est le sens de ces choix ?
J’ai appelé ce label Wanda en référence à une place où tout le monde s’est retrouvé pour signer des accords de paix, arrêter la guerre et les violences au XIII e siècle, du temps de Soundjata Keita. Quant au nom qu’on a choisi pour la collection, "Le Village", c’est pour rappeler que malgré ses différences ethniques, le Mali est un village, un espace où les relations, les valeurs humaines sont très importantes. 

Votre village natal, Djoliba, vous a manqué quand vous êtes parti vous installer en France dans les années 1980 ?
Enormément. Son atmosphère, les moments passés à parler, à marcher dans la brousse, l’air pur. J’y retourne régulièrement. J’ai une pinasse pour rejoindre Djoliba depuis Bamako. J’aimerais monter une ligne fluviale afin de relier les deux par le fleuve Niger. Actuellement, seule une piste non goudronnée existe. Pendant l’hivernage, la saison des pluies, le trajet, environ 40 km, nécessite pas loin de 3 heures.

Quel chiffre de ventes est-il nécessaire d’atteindre pour que les disques de la collection, enregistrés dans votre studio, soient amortis ?
Si nous arrivions à 20-30.000 exemplaires, ce serait bien. Faire des disques chez moi, c’est évident que ça réduit les coûts. Il n’y a pas de frais de transport, ni d’hébergement, ni de repas. Le studio nous appartient, donc, on n’a pas de location non plus. Les artistes sont payés cash. Un intéressement aux ventes n’est pas avantageux pour eux, car on ne peut pas contrôler les ventes réelles, à cause du piratage.

D’autres disques sont prêts pour alimenter la collection, après ces trois premières sorties ?
Je crois que nous avons une trentaine de maquettes qui attendent. Mais tout ne va pas sortir. Nous devons faire des choix, limiter les sorties, pour pouvoir travailler efficacement. En 2007, nous allons en enregistrer une dizaine et choisir les trois meilleures. Après, c’est une décision qu’on prendra avec Vivendi. Ils ont évidemment leur mot à dire.

Et le prochain Salif Keita, c’est pour quand ?
Je me repose pour l’instant. Je suis fatigué. Ce  que je vais faire ? On verra. La situation crée les moyens. J’ai l’intention par exemple de participer aux élections législatives en 2007. Mon programme, mes idées seront avant tout d’ordre écologique. Je veux défendre la nature. Je n’ai pas l’intention de faire de la politique. Je désire seulement avoir la parole et défendre ma région, parler à la place de ceux qui n’ont pas l’occasion de parler. C’est d’ailleurs ce que je fais déjà dans la musique n’est-ce pas ? Je me présenterai comme un indépendant. Ce que j’ai toujours été.

En 1989, au moment du rapatriement forcé de 101 immigrés africains, vous aviez écrit le titre Nou pas bouger, inclus dans l’album Ko-Yan. Dix-sept ans plus tard vous le reprenez, en compagnie de deux groupes de rap, L’Skadrille et Daara J. Vous êtes donc toujours un homme en colère ?
Rien n’a changé. En 1989, c’était 101 Maliens ou Sénégalais rapatriés dans un charter. Aaujourd’hui, on en renvoie chaque jour, on parle d’immigration choisie. Et à chaque élection en France, le sujet de l’immigration est remis sur le tapis. Les immigrés désignés comme responsables de tous les maux, y en a marre ! Je suis content d’avoir fait cette reprise avec des jeunes. Ils ont écrit de très beaux textes. Ils vont permettre à la jeune génération de découvrir ma musique, agir comme un relais.

Sina Sinayoko Boula (Wanda Records /  Universal Music Jazz ) 2007
Ibrahim Nabo Dounia (Wanda Records /  Universal Music Jazz ) 2007
Adama Coulibaly Baba (Wanda Records /  Universal Music Jazz ) 2007 Salif Keita featuring L’Skadrille et Daara J Nou pas bouger, single Universal Music Jazz (sortie le 26 mars)