Jacky Terrasson, seul face à lui-même

Avec Mirror, le pianiste franco-américain Jacky Terrasson enregistre en studio son premier album solo. Si elle soulève les doutes de l’artiste, la mise à nu, expérience délicate, en livre au final un portrait lumineux.

Mirror

Avec Mirror, le pianiste franco-américain Jacky Terrasson enregistre en studio son premier album solo. Si elle soulève les doutes de l’artiste, la mise à nu, expérience délicate, en livre au final un portrait lumineux.

Un studio. Quatre murs. Un piano. La solitude de l’artiste. Et des fenêtres ouvertes sur l’infini. 88 touches noires et blanches et autant de façon de les faire sonner, lignes mélodiques et palette harmonique en équilibre sur la corde raide de l’improvisation. Enregistrer un disque de piano solo relève pour Jacky Terrasson de l’expérience vertigineuse. Une liberté démesurée à apprivoiser, un néant à modeler. Avec, devant soi, pas toute une vie. Mais deux petits jours, restriction budgétaire oblige, après avoir liquidé la majorité des fonds dans une première session décevante.

Deux jours, donc, pour donner l’essence de son art, raconter sa vie à l’instrument, la mettre en péril aussi, un peu : un risque à la hauteur de l’enjeu. Le pianiste met des années avant de s’y frotter, malgré l’envie violente de ce disque en gestation. "Se retrouver seul en studio reste l’exercice le  plus difficile au  monde, confie l’artiste. Il faut tout amener sur un plateau : l’ambiance, le feeling, la couleur, la dynamique." Le pianiste ne redoute d’ailleurs pas tant la solitude à l’instrument, rôdée lors de nombreux concerts, que le vide du studio. "Ce n’est pas pareil. Quand je suis sur scène, le public me stimule. Je ne peux pas arrêter de jouer sous prétexte que je ne suis pas satisfait. Je dois avancer. Un échange, un flux s’établit. En studio, il m’est arrivé de recommencer quarante fois le même morceau parce que je n’aimais pas la première note."

Un procédé narcissique

De même lorsque Jacky Terrasson enregistre au sein de sa formule de prédilection, le trio. Chaque instrument soutient l’autre, le limite dans son exubérance, souligne son expression. En solo, pas de contrainte, de barrière ou d’appui. Seule la possibilité illimitée, et ses dangers. Avec surtout ce sentiment étrange, à la limite de l’absurde, de ne jouer pour personne : "Il n’y avait que moi et mon nombril, un procédé très narcissique". Au studio, Jacky Terrasson arrive avec ses angoisses, ses doutes, et cette question tirée de contes de fée : "Miroir, mon beau miroir … ?" Juste besoin d’être rassuré.

Dans sa bulle, isolement concocté avec art par l’ingénieur du son, le pianiste se contemple et joue, avec inquiétude, son autobiographie. La préparation est minutieuse. En poche, une liste de vingt thèmes, dont une majorité de compositions originales. En amont du studio, il travaille sa technique. Enormément. "Je m’étais sûrement trop préparé, avec une exigence qui n’était pas réaliste." Le premier jour, il enregistre l’intégralité des titres. Rebelote le deuxième. Il pioche ensuite parmi les improvisations les plus convaincantes, et passe six titres à la trappe : des compositions qui n’étaient pas "prêtes ou tout simplement pas faites pour le format solo."

Subsistent six standards et huit originaux, qui définissent le puzzle d’un artiste à la  personnalité attachante, dont l’humanité et la générosité pointent derrière chaque note.

A l’inverse du précédent album, A Paris (2001), qui accordait son humeur à celle de la capitale, la seule couleur donnée à l’album Mirror est celle du piano solo : un hommage, tout en tendresse, à cet instrument que Jacky Terrasson aime plus que tout. "Les choix esthétiques viennent après le choix de l’instrument. Lorsque l’on commence très jeune, on est souvent voué à arrêter. Mais il y avait cet amour du piano qui me poussait."

Dans ce disque, il lui témoigne un profond respect. Sous chaque note, enfoncée ou soulevée avec ce qu’il faut de délicatesse ou de violence, il y a la quête du son et de l’émotion juste. La volonté de n’être ni bavard, ni inutile, mais toujours expressif et sensible. Ses prouesses techniques se situent moins dans la virtuosité que dans la recherche constante de nouveaux sons, du grondement des basses chaleureuses et rondes, du suivi des arabesques mélodiques, de l’impromptu des brisures rythmiques.

De nombreuses influences

Les quatorze pièces lumineuses dressent le tableau des influences : la musique classique romantique, celle impressionniste du début du XXe siècle et l’ombre de Monk, omniprésente. La biographie se devine dans les compositions : une tendresse absolue et une fraîcheur inégalée dans Juvenile, un portrait diffracté dans Mirror, une hésitation des origines dans Tragic Mulatto Blues. La prouesse réside aussi dans les standards revisités. Des scies telles que Caravan ou Just a Gigolo, prennent sous ses doigts une tournure inouïe. "Un standard est à la fois une ancre et un véhicule qui permet de s’exprimer vraiment. J’aime improviser sur la structure pour démantibuler un titre avant de le reconstruire. Lorsque je joue, je cherche des drôles de recoins et des angles différents pour le phrasé." Jacky Terrasson a hâte d’éprouver sur scène ce nouveau répertoire, de voir comment il évolue, et s’améliore. Mais l’homme au miroir, ce Narcisse au piano, doué d’une étonnante modestie, nous l’aimons déjà beaucoup.

Jacky Terrasson Mirror (EMI) 2007