Les Vertiges de Tony Gatlif

Créé récemment au festival des Nuits de Fourvière, Vertiges, du flamenco à la transe, le spectacle mis en scène par le cinéaste Tony Gatlif est présenté une nouvelle fois au public ce jeudi 5 juillet à Perpignan, pour les Estivales. Concentré de flamenco et de musiques orientales, Vertiges est joué, chanté et dansé avec un engagement intense. Rencontre avec Tony Gatlif.

Révélateur d’ivresses

Créé récemment au festival des Nuits de Fourvière, Vertiges, du flamenco à la transe, le spectacle mis en scène par le cinéaste Tony Gatlif est présenté une nouvelle fois au public ce jeudi 5 juillet à Perpignan, pour les Estivales. Concentré de flamenco et de musiques orientales, Vertiges est joué, chanté et dansé avec un engagement intense. Rencontre avec Tony Gatlif.

RFI Musique : Vous aviez déjà fait des mises en scènes… pour accompagner la sortie de votre film Exils, aux Bouffes du Nord, à Paris, en 2004…
Tony Gatlif : C’est la première fois que je mets vraiment en scène sur un plateau. Pour Exils, tout était quasiment improvisé, je les ai littéralement jetés sur scène. Là, au contraire, tout est pensé, préparé avec minutie. Quand on met en scène sur un plateau, impossible de tricher, contrairement au cinéma, où l’ont peut ajuster, manipuler, déplacer, voire supprimer des choses au moment du montage. Le propre du cinéma, c’est la triche. Cett fois-ci, on a construit une scène de 12 m, un vrai tambour, pour danser le flamenco. Une scène transportable, avec des planches couleur jaune, comme le sable des arènes de Séville. Il fallait qu’elle soit ronde, à la manière d’une arène. C’est très important par rapport au déplacement et par rapport au flamenco, à la fête. Je voulais donner l’idée d’une fête familiale et ce genre de fête, ça se passe toujours autour de quelqu’un, que ce soit dans une cuisine, une salle, une cour, il y a toujours un rond. Le rond crée un espace de convivialité.

Quel est le prétexte de Vertiges ?
Parler de musique. Toutes celles qui m’ont marqué depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Le flamenco, évidemment, mais également la musique soufie, parce qu’à l’origine de la musique que j’aime, il y a la musique soufie. Quant à la musique gitane, je l’ai toujours reçue comme une transe. Le rythme monte, gagne les cœurs et les emballe jusqu’aux vertiges.  On retrouve la même force dans la musique tsigane et dans la musique orientale.

Comment s’est déroulée la genèse de cette création ?
Il nous a fallu six mois à peu près pour préparer cela. J’ai travaillé avec des dessins, des figurines. Puis nous avons monté le casting. Pour les Espagnols, je me suis fait conseiller par Lucky Losada, le percussionniste du guitariste Tomatito. C’est une équipe jeune. Prado Jimenez, par exemple, je l’ai repérée en octobre, sur une affiche, en passant dans la rue. Son regard m’a frappé. Je lui ai fait passer une audition. Elle avait 15 ans. C’est elle ma petite star… avec José Maya, 23 ans, un danseur incroyable, je n’ai jamais vu quelqu’un mettre ses pieds comme ça ! J’ai fait revenir La Caita, la chanteuse de Latcho Drom (1992) et puis invité des musiciens, des voix rencontrés à Paris ou au cours de mes voyages. Des gens que j’aime. J’ai souhaité également intégrer une danseuse orientale. La danse du ventre, c’est un de mes plus grands chocs sexuels et émotionnels.

Pourquoi Vertiges ?
Le mot m’a été inspiré par Théophile Gautier. Il l’emploie dans son Voyage en Espagne. Il parle d’une musique qui monte, qui monte… et amène les gens jusqu’au délire, au vertige. Toutes les fêtes de village sont à base de cela. S’il n’y a pas de vertige, pas de délire, il n’y a pas de fête.

Vous souvenez-vous de vos premiers vertiges ?
C’était pour le mariage de mon frère. Un mariage obligatoire, arrangé entre les familles. Lui avait 15 ans et elle 14. Ils ne se connaissaient pas. Lui, ne voulait pas se marier, alors il s’est caché dans la forêt.  Finalement, il a fini par accepter l’idée et on a fait une grande fête à Alger. C’était magnifiquement beau, le ciel bleu, tous ces gens assis par terre qui tapaient dans les mains. Enfant, j’aimais me mettre avec les adultes, leurs voix me berçaient. Je les écoutaient tout au long de la nuit. Là, j’étais à côté de musiciens arabes ou andalous qui partaient dans des délires énormes.  Cette musique m’a donné un sentiment de vertige ou de quelque chose tenant de l’orgasme peut-être… en tout cas de pas habituel. Quelque chose de beau à en pleurer, voilà c’est exactement cela ! J’étais possédé par la musique pendant mon enfance. Ma mère chantait tout le temps. La musique était constamment là.

Votre père était berbère et votre mère gitane. Il semble que ce soit la fibre gitane qui ait pris le dessus chez vous. Pourquoi ?
L’idée de justice a été déterminante, je pense. Enfant, je voyais mon père se faire taper par les flics devant moi, je voyais la pauvreté dans laquelle nous vivions. Nous marchions pieds nus. Les plaies n’étaient jamais soignées, on nous arrangeait les dents avec une pince… Quand j’ai commencé à prendre conscience de tout cela et que je pouvais faire quelque chose, ça a pris le dessus. A travers  mes projets, je parle de la condition gitane dans le monde. Je ne suis pas militant, mais plutôt engagé. Ma démarche, c’est pour moi un engagement, un engagement personnel. 

Prochaines représentations de Vertiges : Arles (Les Suds) le 10, Lodève (Voix de la Méditerranée) le 22, Clermont-Ferrand (Les Contre-plongées) le 25, St Nazaire (Les Escales) le 3 août.