Hocus Pocus entre acid jazz et rap

Avec les succès, à la fois populaires et critiques, de Grand Corps Malade ou d’Abd Al Malik, les portes s’ouvrent pour l’un des groupes les plus créatifs et travailleurs du hip hop hexagonal, les nantais d’Hocus Pocus, qui pratiquent l’art de la rime savante et des thématiques originales sur un canevas serré de musique organique, comme dans Place 54, leur dernier opus.

Un deuxième album élégant

Avec les succès, à la fois populaires et critiques, de Grand Corps Malade ou d’Abd Al Malik, les portes s’ouvrent pour l’un des groupes les plus créatifs et travailleurs du hip hop hexagonal, les nantais d’Hocus Pocus, qui pratiquent l’art de la rime savante et des thématiques originales sur un canevas serré de musique organique, comme dans Place 54, leur dernier opus.

20Syl, leader d’Hocus Pocus, rappeur, producteur, illustrateur et autres responsabilités en "-eur", admet sans peine le virage progressif de son groupe vers des sonorités qui rappellent l’acid jazz des Incognito ou Carleen Anderson, au début des 1990. "Je n’avais pas entendu le terme depuis un bout de temps, mais on a essayé, en gardant notre esprit de production, c’est-à-dire des batteries produites et non pas jouées, de donner une impression de live, avec un son très acoustique. On cherche cette chaleur, en utilisant des instruments vintage comme la contrebasse ou le Rhodes, ces sons typiques du jazz, et de la soul. La complication est de trouver un langage commun : les rappeurs n’ont pas le solfège, les musiciens ont parfois du mal à comprendre ce que veulent les rappeurs. Notre chance, c’est qu’avant de rapper, j’ai eu une formation musicale. Je suis batteur."

Porte-parole naturel, 20Syl est par définition le plus médiatisé, mais Hocus Pocus reste un groupe. "Pour la scène, on est six : un DJ et des musiciens, qu’on retrouve sur disque pour l’essentiel, même si je joue aussi en studio. Et puis sur le disque, il y a des musiciens extérieurs qui interviennent, comme des cuivres d’Electro Deluxe et de No Jazz, et puis Magik Malik et Fred Wesley."

La qualité derrière le bling bling et les paillettes

À l’inverse des pratiquants coutumiers du hip hop français, Hocus Pocus est un vrai groupe live qui a sillonné le pays et dépassé ses frontières, pour jouer jusqu’au Japon. "On a le parcours d’un groupe de rock, plus que de hip hop, on a commencé par des petites salles, des premières parties. Depuis 2003, on a dû faire quatre cents concerts. On joue en permanence, c’est notre truc, et on s’est fait connaître comme ça. On fait des festivals, où l’on croise des gens qui nous disent détester le rap, mais avoir aimé notre concert. On leur répond que s’ils n’aiment pas le rap, c’est qu’ils ne connaissent pas les choses de qualité qui restent cachées derrière le bling bling et les paillettes."

Dans le circuit rock, vingt ans après son émergence et sa tangibilité commerciale, il y a toujours ce rejet du rap qui bloque nombre d’autres prétendants… "On a un peu passé cette étape, mais cet état de fait subsiste. Si les portes s’ouvrent aujourd’hui, on le doit à Abd Al Malik, Grand Corps Malade ou Oxmo Puccino. Ils ont réussi à montrer que le hip hop s’est diversifié, et qu’il n’y a pas qu’un rap hardcore, qui peut éventuellement créer des tensions. Les groupes de rap français qui font l’effort de développer quelque chose pour la scène, il n’y en a pas tant que ça, et ça a contribué à la méfiance. Mais il y a ce mouvement de rap alternatif qui se crée, et les programmateurs s’y mettent. Les musiciens aussi s’y intéressent, parce qu’ils voient qu’ils peuvent s’épanouir dans le hip hop, ils ne pensent plus que c’est juste une boucle qui tourne."

Venu au rap par le biais du skate, 20Syl fait montre d’une culture profonde dans le domaine. "J’ai commencé par écouter le Wu-Tang en 1994, j’aimais leurs flows et les samples de soul qu’ils utilisaient. Après j’ai découvert DJ Premier, j’ai remonté à ce qu’il avait fait avant. Et puis il y a eu les Roots, tout ça a bercé ma culture hip hop. Ensuite je me suis intéressé aux samples originaux, je me suis fait des compils de soul, de jazz, de funk… J’ai vu qu’il y avait des gens que l’on retrouvait sur tous les disques, des ingénieurs du son, qui avaient ce grain. Ma culture musicale s’est agrandie, et quand on a commencé à bosser avec des musiciens, tout le monde apportait son univers perso, ses disques de jazz ou de funk. Bosser avec un groupe élargit forcément les horizons, et Hocus Pocus en a bénéficié."

Des invités de choix

La débrouillardise va de pair avec la culture, dans cet univers. Hocus Pocus a donc monté son label, On & On, en 2001. Après l’album 73 Touches, sorti en pure indépendance, ils signent un contrat de licence avec ULM, pour rééditer ce premier opus et sortir Place 54, un album raffiné, avec quelques invités de choix comme Omar, la légende néo-soul britannique, Fred Wesley, légende vivante du funk (James Brown et Funkadelic), ou la rappeuse californienne émigrée à Paris T Love.

Et pour augmenter la force de séduction du projet, une exposition a (trop brièvement) eu lieu à Paris, qu’on devrait voir renaître ailleurs. "Je suis aussi illustrateur, je m’occupe du graphisme du label. J’avais envie depuis longtemps de faire des maxis en pièce unique, chez un graveur de vinyle, et de faire réaliser les pochettes par des graphistes, parce que je suis fan de street art en général. On a contacté des gens dont on appréciait le travail, sollicité vingt-cinq artistes français et étrangers, et on a eu vingt-deux réponses positives. On leur a envoyé chacun un morceau, et ils ont imaginé et créé une pochette unique, au format maxi. On a décidé de vendre les œuvres au profit d’une asso qui pratique l’art-thérapie dans les hôpitaux."

Hocus Pocus Place 54 (On & On/Universal)
En tournée en France