Tri Yann plonge dans les légendes des mers

Les trois Jean (Tri Yann, en breton) ont revêtu, avec leurs musiciens, la tenue des scaphandriers pour explorer les contes et légendes des fonds marins, sur leur nouvel album Abysses. Un vingtième enregistrement qui marque les trente-sept ans de carrière du plus ancien groupe français de rock celtique. Rencontre avec le trublion breton, Jean-Louis Jossic, leader de la formation nantaise.

Abysses

Les trois Jean (Tri Yann, en breton) ont revêtu, avec leurs musiciens, la tenue des scaphandriers pour explorer les contes et légendes des fonds marins, sur leur nouvel album Abysses. Un vingtième enregistrement qui marque les trente-sept ans de carrière du plus ancien groupe français de rock celtique. Rencontre avec le trublion breton, Jean-Louis Jossic, leader de la formation nantaise.

RFI Musique : le nouvel album de Tri Yann, Abysses, est une suite du précédent CD Marines, paru en 2003. Pourquoi proposez-vous cette fois une immersion dans les fonds marins ?
Jean-Louis Jossic :
Quand on a sorti Marines (en 2003, ndlr), on avait décidé que c’était le premier volet d’un diptyque consacré aux thèmes de la mer. A la surface de l’océan, tout le monde sait ce qui se passe : il y a des navigateurs, des oiseaux, etc. Ce second volet explore le dessous des eaux, un univers beaucoup plus mystérieux. Les plongeurs sont allés chercher du côté du Titanic, ils ont trouvé des vieux souliers et des montres rouillées. Mais ils n’ont jamais rencontré le capitaine Nemo, ni  croisé de sirènes. Ils n’ont pas plus retrouvé l’Atlantide, la ville engloutie d’Ys. On évoque donc un monde de légendes. On connaît les quatre coins de la planète, on va dans l’espace, mais le fond des mers est peu exploré. C’est ce que l’on a voulu chanter sur Abysses.

La plage d’ouverture s’intitule Gloire à toi Neptune. Cette ode au Dieu de la mer était incontournable ?
Evidemment, avec un tel album, on se devait d’évoquer le Dieu de la mer. Parce que pour les Nantais, Neptune favorise et aide les voyageurs des mers. On le réhabilite aussi. Car il passe pour un dieu très désagréable, qui a un sale caractère. Il déclenche les tempêtes, il a des colères abominables, engendre le vent, la pluie… En même temps, Neptune peut être également bénéfique. La preuve dans cet hymne.

Il y a aussi Gavotenn ar seizh. Quel est le propos de ce titre chanté en breton ?
En français, il signifie "La gavotte des Celtes". C’est une chanson traditionnelle de métamorphose. C’est très celte comme idée. Par exemple, si une jeune fille veut échapper à un amant éconduit, elle se transforme. Et lui, à chaque fois, il prend une forme différente de la forme humaine afin de la rattraper. Ainsi, si tu te fais oiseau, je me ferais nuage. Si tu te fais nuage, je me ferais étoile… A partir de cela, on a imaginé la même situation sous la mer : si tu te fais poisson, je me ferais filet. Si tu te fais filet, je me ferais rocher pour que le rocher déchire le filet… C’est une écriture contemporaine sur un thème millénaire.

Vous abordez aussi des thèmes plus sombres, comme le morceau intitulé Lancastria, qui évoque une catastrophe maritime. Pourquoi ?
On est parti d’une gwerz, un genre très breton qui consiste à faire une saga à partir d’un évènement dramatique réel. L’histoire de ce paquebot Lancastria est la plus grande catastrophe maritime de tous les temps. Ce naufrage a provoqué entre 5000 à 6000 noyés, alors que le drame du Titanic a causé la mort de 1500 personnes. Mais très peu de gens le savent. Cela c’est passé le 17 juin 1940, en pleine Seconde guerre mondiale, au moment où ce vieux rafiot venait d’Angleterre pour rapatrier les soldats britanniques. Les Allemands poursuivaient ce bateau, qui avait mis le cap sur Saint-Nazaire. Et ils l’ont bombardé. Winston Churchill, le premier ministre britannique a considéré, à l’époque, que c’était défaitiste d’en parler. Aujourd’hui, en analysant la situation de ce naufrage, c’est le contraire du Titanic ! Le Titanic était un bateau tout neuf, alors que le Lancastria était une vielle embarcation. Il effectuait son dernier voyage, tandis que le Titanic était au début de sa traversée. A bord, les passagers portaient de belles robes et de beaux costumes, ils dansaient sur la musique d’un grand orchestre. A côté, sur le Lancastria, des soldats sales et crottés étaient entassés. C’est pour toutes ces raisons qu’on a voulu raconter cette histoire, afin qu’elle ne soit plus ignorée. C’est une manière de réparer cette injustice.


Musicalement, vous utilisez la même recette depuis près de quarante ans pour fabriquer vos galettes. En quoi le son Tri Yann a changé ?


Il y a d’un côté la tradition et de l’autre, l’évolution. Je crois qu’il faut résister à l’envie de tout bouleverser à chaque album. On explore cet héritage ancestral à une vitesse humaine et non pas aux rythmes des saisons et des modes, où on jette les choses comme un kleenex. C’est donc normal que le son de base reste traditionnel. Il est vrai qu’un album de Tri Yann semble ressembler beaucoup au précédent. Mais, si on écoute le premier disque et ce vingtième, il y a un fossé. Car on s’est nourri de plein d’influences musicales au fil des enregistrements. Par exemple, on est de plus en plus marqué par la musique baroque européenne. Et, parallèlement, pour ce dernier opus, on a utilisé les musiques électroniques pour traduire le côté obscur du monde sous-marin.

Comment expliquez-vous l’engouement pour les musiques celtes, quelles que soient les générations, avec les grands rassemblements que l’on connaît en France ?
Je pense que ce qui plaît, c’est la défense d’une identité sans qu’elle soit identitaire au sens de l’exclusion de l’autre. Quand on vit en Bretagne, sur cette péninsule bordée par la mer, ce qui est formidable c’est qu’il n’y a pas de frontières, pas de barbelés. Si on trempe les pieds à la Presqu’île du Crozon dans le Finistère, on sait que c’est la même eau qui baigne le Maroc ou l’Afrique du Sud. Les Bretons sont des marins et ont toujours visité le globe. Ils ont ramené leurs instruments de musique, comme la cornemuse qui est un instrument arabe ou la harpe des Egyptiens. Tout suscite la modestie en terre bretonne, car nous sommes un petit bout du monde. Cela veut dire que notre culture est belle parce que celle du monde est belle. A l’heure actuelle, les jeunes sont en perte de racines et ne savent pas trop où ils vont dans un système où l’on prêche de plus en plus la réussite par l’individualisme ! Le contraire de ce que l’on nous apprenait en 1968. A l’époque, on estimait qu’il fallait s’en sortir collectivement. Je crois que la jeunesse a besoin de soupapes en se retrouvant de façon festive autour d’identités vraies. Aujourd’hui, cette génération est capable de s’intéresser à ses racines de façon profonde et durable. Alors que dans les années 1970, cette vague folk celtique n’était qu’une mode.

Ecouter des extraits de l'interview de Jean-Louis Jossic du groupe Tri Yann par Daniel Lieuze du Service Culture de RFI.

Tri Yann Abysses (Sony BMG) 2007

En tournée dans toute la France et en concert à Paris, à l’Olympia, le 29 janvier 2008