La "chanson française du monde" de Thomas Pitiot

Après La Terre à Toto et Le Tramway du bonheur, le chanteur Thomas Pitiot revient avec Griot, un troisième opus dans la veine des précédents : de la chanson française dorée au soleil ouest- africain. Au-delà des jolies histoires, de la cohérence musicale et d’une poésie finement ciselée, le jeune trentenaire réaffirme son combat contre la pensée unique et la mondialisation. Une révolte douce mais incisive, couvée au creux d’un univers tendre, lumineux, et rythmé.

Troisième album du Francilien, Griot

Après La Terre à Toto et Le Tramway du bonheur, le chanteur Thomas Pitiot revient avec Griot, un troisième opus dans la veine des précédents : de la chanson française dorée au soleil ouest- africain. Au-delà des jolies histoires, de la cohérence musicale et d’une poésie finement ciselée, le jeune trentenaire réaffirme son combat contre la pensée unique et la mondialisation. Une révolte douce mais incisive, couvée au creux d’un univers tendre, lumineux, et rythmé.

 

RFI Musique : Vous revenez juste du Sénégal. Comment cela s'est-il passé ?
Thomas Pitiot :
Je souhaitais passer pendant les fêtes, une vingtaine de jours en Afrique. Malgré des repères musicaux et amicaux, je n’y avais pas mis les pieds depuis deux ans. Ce disque, Griot, résulte de ma rencontre artistique avec le continent noir. Certains titres en wolof ont ainsi été écrits à Saint-Louis, et concernent des gens, là-bas. Avant ma tournée africaine, je voulais donc revenir sur cette terre, respirer un grand bol d’air et d’inspiration.

A quand remontent vos premières relations à l’Afrique ?
J’ai du mal à situer précisément mon coup de foudre. Depuis tout petit, j’ai côtoyé des personnes issues de l’immigration. En Seine-Saint-Denis où j’ai grandi, un département de cultures mêlées, tu n’échappes pas à ce que mange ton voisin, à comment il s’habille. Mes parents ont toujours prôné l’ouverture, et m’incitaient à  aller voir comment vivent les autres. D’un voyage au Sénégal, lors de mes cinq ou six ans, ils ont rapporté des couleurs, des parfums, des tissus. Tout un monde ! Et puis, j’ai assisté à mon premier concert, subjugué par les percussions et les danseuses. C’est en 2001, à vingt-cinq ans, que j’ai pour la première fois foulé le sol africain. Une visite en forme d’amour et de traumatisme, un mélange de fascination, de bonheur et de souffrance. J’ai nourri une réflexion personnelle sur les torts de la société occidentale, sur les développements illusoires, la relation politique et économique entre les continents. Je ne possède pas une vision romantique de l’Afrique. Bien loin de vacances passives, je ne m’y repose jamais. Je vis les événements avec beaucoup de sensibilité. Tout me touche et m’interpelle. Une forme de rupture avec ma vie d’ici, qui transparaît dans mes chansons.

Votre rapport primitif à l’Afrique n’est donc pas intercontinental, mais inscrit dans le département, où vous continuez d’habiter ? 
La Seine-Saint-Denis est un département de voyage, où cohabitent toutes les nationalités du monde. Il faut s’y promener, les sens en alerte. Je ne m’y suis jamais senti mal à l’aise, je n’ai jamais été animé par la peur de l’autre, mais plutôt par la curiosité et la rencontre. A Dugny, où je réside, j’ai participé à des structures de quartier, suscité des résidences, impulsé l’aide au devoir et à l’alphabétisation. Je me sens investi.

Pouvez-vous préciser vos influences ?
Si je devais citer dix noms, ce serait Bob Marley, Léo Ferré, Pierre Vassiliu, NTM, Alain Leprest, Salif Keita, Omar Pene, Michel Jonasz, Erik Satie, Brassens. Mes paroles héritent tout droit de la chanson française. Disons que je fais de la chanson française du monde, car mon album s’africanise au contact des accents mandingues et sénégalais. Sur un plan harmonique et rythmique, les musiques black ensoleillées, m’inspirent : rap, funk, soul, reggae,  latines, bref, des répertoires qui groovent. J’aime quand l’art me donne à danser autant qu’à penser, qu’il y a une réaction du corps.

Pourquoi avoir appelé votre album Griot ?
J’ai grandi dans une famille de musiciens. L’observation m’a au début, tout appris. Il me semble que la  transmission musicale chez les griots se rapproche de la manière dont la musique m’a été enseignée. Même s’ils possèdent des caractéristiques culturelles précises, je perçois une filiation entre les chanteurs, les troubadours, et les griots du monde entier : un sang, un sens commun. J’étais musicien ici ; je suis musicien là-bas, peut-être griot d’ici. Tout se connecte naturellement. Et puis, le griot possède en Afrique une liberté de paroles en toute circonstance. Même s’ils ont fait acte d'allégeance, ils peuvent se permettre une pensée critique. Très attachés aux célébrations, aux fêtes, à la famille, ils n’en jouent pas moins un rôle de poil à gratter, celui d’une voix populaire, qui parle pour ceux qui n’en n’ont pas ! 

Pour quelles raisons avez-vous fondé votre propre label ?
Je ne veux pas être obligé de me vendre. Dans ce métier, il faut savoir jongler avec une foule de paramètres pour arriver à (sur)vivre. La possession de mon propre label répondait à un désir de liberté et de combat contre toute forme d’aliénation. Même si cela coûte une énergie, un investissement humain et relationnel énormes, je suis seul décisionnaire, tant au niveau des compositions, de la production, que de la tournée. A l’initiative de tous les projets, je les assume, certes seul, mais pleinement.

Parlez-nous d’Aubercail, le festival des Mots Dits à Aubervilliers,  dont vous êtes à l’origine.
Autour de la "chanson d’engagement", on voulait "lui redonner ses lettres populaires", loin des divertissements télévisuels et commerciaux, où  l’art ne veut plus dire grand-chose. Avec ce festival, on voulait aussi créer des conditions pour que les gens sortent, un événement qui ne s’adresse pas seulement à une élite de cultureux. Voici pour la genèse d’une manifestation que l’on souhaite militante.

Toutes vos chansons et vos actions participent à votre engagement. Pourriez-vous le définir ?
Je veux échapper le plus possible aux modèles de développement individuel, et consumériste, seule voie proposée. Il s’agit de contester la pensée unique, et cette marge de manœuvre trop réduite que l’on nous accorde. J’ai étudié les Sciences Politiques à l’université, car je voulais savoir d’où nous venait ce système, quelles solutions alternatives avaient été, historiquement, proposées. C’est ma révolte. Il faut gripper la machine. Il faut se battre pour changer de société, changer le monde, comme on peut, comme je peux, en chantant.  Mon art ne saurait s’enfermer dans une forme d’isolement d’écriture. Je ne me contente pas de mes notes. Malheureusement, je touche surtout des gens qui adhèrent à mes idées. Je voudrais émouvoir  et déranger ceux qui ne se posent pas ces questions. Je salue au passage tous les gens qui se mettent en danger pour bouleverser le monde, qui continuent à rêver et ne se laissent pas envahir par le cynisme. Mon combat s’inscrit dans la séduction et une invitation au partage. Il n’est pas celui du désespoir, plutôt l’envie d’y aller, tous ensemble, de partager la lutte et un moment festif !

Thomas Pitiot Griot (T'inquiète productions/L'autre distribution) 2008
Thomas Pitiot au Café de la Danse à Paris le 22 et 23 février 2008.