Le grand écart Ghislain Poirier

Le producteur montréalais Ghislain Poirier publie ces jours-ci No ground under, un album sombre et dansant, qui marie le hip hop à l’electro, avec rappeurs, grosses basses et rythmes ragga-dancehall.

Un nouvel album sombre et dansant

Le producteur montréalais Ghislain Poirier publie ces jours-ci No ground under, un album sombre et dansant, qui marie le hip hop à l’electro, avec rappeurs, grosses basses et rythmes ragga-dancehall.

RFI Musique : Avez-vous été élevé au son hip hop ou techno ?
Ghislain Poirier :
Vers 12-13 ans, j’ai commencé à écouter du hip hop. Je jouais beaucoup au basket, j’y joue encore, et c’était un peu la musique non officielle du basket. Avec des copains, on se refilait des compilations cheap de hip hop sur cassettes : Run DMC, Whodini, Beastie Boys… les gros trucs populaires. J’écoutais un peu ça par défaut. J’ai fait mes propres recherches plus tard. Je n’ai pas appris la musique, ce n’est pas la peine, cela te met souvent dans des carcans dont tu ne peux plus sortir. Les idées ne s’enseignent pas. Je suis assez fier de mon parcours d’autodidacte.
À 15 ans, cela a été le choc lorsque j’ai découvert l’electro anglaise : Underworld, Aphex Twin, Prodigy… J’écoutais les radios universitaires à Montréal. Elles ont été mon école première, notamment la station CISM, dont j’ai été auditeur avant de faire partie de l’équipe.
J’ai commencé à courir les disquaires, à lire les magazines… C’est un cheminement presque religieux, à la quête du dieu de la musique. Je ne l’ai pas encore trouvé. (rires)

Dieu n’est pas un DJ ?
Certainement pas ! DJ, c’était une activité pour laquelle je n’avais aucun respect à l’époque. Je privilégiais ceux qui composent, plutôt que les DJs, qui sont des courroies de transmission. À chaque fois que quelqu’un fait de la musique électronique, on l’appelle DJ, cela m’exaspère ! Quelqu’un qui produit, qui compose de la musique électronique n’est pas un DJ.
Je n’ai pas fait le DJ avant de faire de la production. Mais produire des titres était un rêve caché, je ne m’en croyais pas capable. Lorsque j’étais sur cette radio, je faisais du montage d’interviews sur un ordinateur. Et je me suis rendu compte que je pouvais répéter des séquences, faire des boucles, qu’en somme, je pouvais créer des morceaux.

En remixant des titres des autres ?
Non, j’ai commencé directement à faire mes propres morceaux. Cela ne m’intéresse pas de retravailler le matériau des autres. Je le fais, mais ce n’est pas quelque chose de principal. Je n’ai pas la culture de la récupération. Je trouve cela plus noble d’utiliser une musique 100% originale. Pourquoi s’appuyer sur le succès des autres pour assurer son propre succès ? Je ne suis pas Puff Daddy (rappeur américain, NDLR).

La musique électronique, n’est-ce pas surtout du sample ?
Cela peut-être cela, mais cela peut aussi être de la composition originale ou l’échantillonnage de sons, à partir de l’enregistrement de musiciens que l’on invite en studio. C’est un territoire libre, comme le hip hop.
Je commence par me constituer des banques de son, et à partir de là, je peux travailler. Je peux sampler les sons des autres : ils deviennent les miens quand leurs auteurs ne les reconnaissent plus. J’ai fait l’expérience avec des amis musiciens ! (rires)

Quelques sonorités de cet album semblent venir des musiques du monde…
C’est vrai. Je ne veux pas faire "à la manière de", mais j’aime composer des choses à la lisière et m’aventurer vers d’autres musiques. Trop souvent, on reste enfermé dans l’univers anglo-saxon, mais ce n’est pas toute la musique, même si elle est omniprésente. Il faut aussi rendre justice à ce qui se fait depuis des millénaires ailleurs. La curiosité peut défier l’omniprésence !

Votre album est à la fois sombre et dansant… Les sons britanniques grime ou dubstep ont-ils influencé ton travail ?
Mon expérience de DJ a déteint sur mes compositions. J’ai appliqué à cet album les recettes que j’ai apprises comme DJ. C’est vrai qu’il est sombre, mais les gens ne s’en rendent pas compte car il y a des voix. J’aime bien faire des choses tendues. Et j’aime autant le dub des années 70 que le dubstep actuel.

Sortir un disque sur le fameux label Ninja Tune de Coldcut, cela est important ?
Non, pas vraiment. C’est surtout un label qui a plus de moyens que celui de Chicago sur lequel j’étais auparavant. Mais toute la mystique autour des labels, je m’en fiche. Les maisons de disques ont perdu de leur prestige. Ce sont davantage les artistes qui percent aujourd’hui que les labels qui se sont diversifiés musicalement.

Ghislain Poirier No ground under (Ninja Tune/Pias) 2008.