La spiritualité de Nawal

Depuis 2001 et Kweli, Nawal n'avait pas sorti d'album. Elle revient avec Aman (Paix intérieure) guidée par une envie : combattre les démons de l’obscurantisme avec des paroles et des mélodies fortement marquées par le soufisme. Rencontre avec la chanteuse comorienne, plus engagée que jamais.

Prêtresse des Comores

Depuis 2001 et Kweli, Nawal n'avait pas sorti d'album. Elle revient avec Aman (Paix intérieure) guidée par une envie : combattre les démons de l’obscurantisme avec des paroles et des mélodies fortement marquées par le soufisme. Rencontre avec la chanteuse comorienne, plus engagée que jamais.

RFI Musique : Sept ans séparent Aman de Kweli. Pourquoi tant d’années ?
Nawal : J’ai participé à plusieurs compilations : Donna Africa en Italie, Women of Africa de Putumayo et Froots 2007. En 2005, une de mes compositions a été retenue pour l’Opéra du Sahel, l’argent récolté m’a permis de financer mon disque. J’ai également signé deux musiques de films : Matopos de Stéphanie Machuret (2006) et La Résidence Ylang Ylang de Hachimiya Ahamada (2008).

L’album Aman, d’abord sorti aux USA en 2007, a été bien accueilli ?
Oui, le New York Times, par exemple, l’a qualifié de "l'un des albums world les plus marquants de l'année". Les Américains ont un rapport assez naturel avec la spiritualité. Ils sont venus me voir à la fin des concerts et m’ont dit : "Nawal, ta musique nous a réconciliés avec l’islam".

Il est vrai que votre album est profondément spirituel. Il est notamment marqué par le soufisme dont votre aïeul, El Maarouf, fut un des maîtres.
Le soufisme nous vient de Perse et se perpétue à travers quatre confréries : mon aïeul, à qui je rends hommage, dirigeait la confrérie des Chadlia. Je chante le dhikr  (la vérité, le chant, l’incantation), destiné à commémorer les gens illustres. En 2007, à Saint-Martin-d’Hères, pour  mon  hommage à Nougaro (j'ai repris son titre l’Amour Sorcier), j’ai fait un vrai rituel sur scène. Les gens se sont tenus la main pour être en communion. Le dhikr, c’est comme le gospel : les gens pleurent, se touchent. Je faisais même l’appel à la prière dans mes concerts mais j’ai été menacée  physiquement par un barbu il y a deux ans. J’ai arrêté. J’y vais en douceur. Il y a pourtant une majorité de gens qui me soutient.

Une Sénégalaise, responsable d’une association de femmes musulmanes de France, m’a déclaré : "Je ne savais pas qu’une femme pouvait faire cela et vous toucher à ce point". A Perpignan, un prêtre m’a autorisée à faire l’appel à la prière dans son église et m’a dit : "L’important, c’est la beauté intérieure quand on est un vrai croyant". Il faut mélanger le culte et le culturel pour montrer la beauté de l’islam : le Prophète, quand il a été reconnu comme prophète, a été accueilli par un chant. Dans le titre  Salama, je cite une phrase du Hadith (terme arabe qui désigne les paroles et actions attribuées à Mahomet, ndlr) : Dieu est beau et il aime la beauté. Il nous faut gagner contre l’obscurantisme.

Vous montrez la dimension africaine des Comores dans votre album…
Oui, je tiens à montrer, dans la rythmique, les voix, les instruments, cette dimension africaine  (bantou, swahili). Car longtemps, on s’est pris pour des Arabes. Aux Comores, l’Africain, on l’appelle "mchendzi", le vilain. J’utilise le gambusi d’Anjouan, le udu, le mbira du Zimbabwe, la calebasse mais aussi le triangle et le bol tibétain (ma culture parisienne). Dans Swing ta vie, Solorazaf donne à sa guitare ce jeu pulsé du kabossy malgache. Dandzi est un blues bantou métaphorique chanté par les femmes.

Votre style épuré et résolument acoustique correspond à cette dimension sacrée?
Je me suis rendu compte, au fil des années, que ma voix a un caractère profondément spirituel. Je ne le maîtrise pas. En même temps, je suis terrienne, métisse, de la génération de "Tonton Google". Mon frère Idriss Manao (violoncelle) vient du jazz, Melissa Cara Rigoli (percussions, mbira) a une formation classique.  J’ai grandi avec James Brown, Jimi Hendrix, les Doors. Mais j’évolue vers un style qui laisse de plus en plus de place à ma voix.

Dans plusieurs textes (Hima par exemple), la question des femmes est centrale. Pourquoi ?
Quand je suis montée sur scène en 1992, mon père est venu me récupérer et m’a corrigée. Aux Comores, une femme ne devait pas chanter en public, encore moins jouer d’un instrument. En 2007, les vieux ont fait une prière pour que je ne vienne pas chanter -apparemment, ça n’a pas marché (rires)- mais la jeunesse m’a  soutenue. Deux femmes ont guidé mon envie de liberté : ma mère et ma tante. Ma mère est une Mwana Zidakani (enfants cagibi). Elle a fait partie de ces filles de la noblesse que l’on enfermait jusqu’à leur mariage. Elle a été sauvée par mon grand-père, un métisse Breton-Comorien, qui s’est opposé à cette tradition : il l’a envoyée à l’école jusqu’en CM2.

Quand mon père a voulu prendre une seconde femme, ma mère a divorcé et s’est mise à travailler. Ma tante a été la première femme à se présenter aux élections de gouverneur, elle s’est retirée de la campagne sous les pressions familiales mais elle l’a fait. Quelques heures avant sa mort, je lui ai dit : "je vais te rendre hommage car tu as réveillé beaucoup de femmes, tu as montré le chemin. Elle m’a souhaité bonne chance". Aujourd’hui, aux Comores, il y a les Mahabouba. Un groupe féminin d’Anjouan, qui joue du taârab de Zanzibar. Les choses changent. Dans Hima, je dis aux femmes : "La liberté se gagne. N’ayez pas peur, quand vous décidez de vous battre, beaucoup de mains se tendent pour vous aider".

Certains textes ont une dimension politique…
Leo nileo (vent d’espoir) est dédié à Sambi (président de l'Union des Comores depuis mai 2006, ndlr). Son discours contre la corruption et  pour l’union a amené l’espoir et, malgré son côté religieux, il a fait l’unanimité. Dans Méditation, j’ai adapté le discours d’intronisation de Mandela qui dit : "Valorisons ensemble ce qui est bien chez nous". Depuis, je nourris le projet de monter un village artistique aux Comores.

 Ecoutez un extrait de

Nawal Aman (Disques Dom) 2008
En concert à Paris le 23 avril au Satellit Café puis en tournée en France et en Europe