La politique dans la chanson, d’éclipse en éclipse

Après des années 1970 très engagées, sur l’élan de Mai 68, les années 80 ont rompu le lien entre politique et chanson. Mais l’engagement resurgit de temps à autre, notamment en cette année 2008.

Le temps de l'engagement

Après des années 1970 très engagées, sur l’élan de Mai 68, les années 80 ont rompu le lien entre politique et chanson. Mais l’engagement resurgit de temps à autre, notamment en cette année 2008.

Le 10 mai 1981, en donnant pour la première fois la magistrature suprême à un socialiste, la France semble donner raison à tous ses chanteurs qui, depuis quelques lustres, rêvent tout haut de changement. Erreur ! La chanson engagée va être très vite priée de dégager. Et pas seulement la chanson franchement de gauche, comme Marcel Amont va en faire les frais. Pour la campagne victorieuse de François Mitterrand, le fantaisiste du Mexicain a écrit : "Ça va changer, ça va changer je t’assure/Avec une rose à ton poing" (sur l’autre face du 45 tours, il y a Mitterrand président). Mais, grand habitué de la télévision de l’"ancien régime", il en est banni du jour au lendemain et il n’est même pas invité à la garden-party du 14 juillet 1981 à l’Elysée.

François Béranger, dont toute l’œuvre est née de l’élan donné par Mai 68, chante l’année suivante : "Le vrai changement c’est quand  " Puis, sur la pointe des pieds, il s’écarte de la chanson, ne sort plus d’album jusqu’en 1989. En 1988, un autre des chanteurs ouvertement "antisystème", Castelhemis, raccroche définitivement la guitare. Car ces années-là sont celles du triomphe du Top 50, des tubes vendus massivement en 45 tours, ressassés jusqu’à la nausée par les FM dont le règne s’est imposé en quelques années.

La légèreté commande, la chanson doit être écervelée, ne pas "prendre la tête". Africa de Rose Laurens, Eve lève-toi de Julie Pietri, Mise au point de Jakie Quartz, C’est la ouate de Caroline Loeb ou Voyage voyage de Desireless n’ont aucune signification politique, même au second degré. Et quand les thèmes politiques montrent leur nez, c’est de manière souvent cryptée et aussi discrètement que possible, comme l’unique allusion dans la chanson française aux violences qui ensanglantent la Nouvelle-Calédonie, dans Yaka dansé de Raft : "Allons-nous laisser tout passer, tout lasser, tout casser ?/N'avons-nous là de malheur et de maux bien assez ?/Dom et Tom en bateau, tombe à l'eau Calédonie/Qui reste Aborigène à la fin des colonies ?"

Mais personne n’entend ces mots d’une chanson diffusée des milliers de fois sur les radios FM et sur les premières télévisions musicales. Rien à voir avec les scandales suscités par François Béranger ou par Maxime Le Forestier dans les années 1970. Justement, en ces années 1980, le chanteur de Parachutiste chante tout autre chose : depuis qu’il a vu un théâtre suisse apposer sur ses affiches la mention "le célèbre chanteur contestataire", il se refuse à interpréter toutes les chansons politiques qui ont fait une bonne part de son premier succès. La révolte des enfants de Mai 68 devenait une image promotionnelle…

Pas de menaces pour l'ordre

S’il y a encore une révolte radicale, on l’entend dans le rock, bientôt dans le rap. Les punks puis les alternatifs clament à la fois leur rage et l’aspiration à un certain style de vie. Bérurier Noir, la Mano Negra mais aussi les Négresses Vertes incarnent une autre révolution que leurs devanciers, dans la musique comme dans la liberté quotidienne. Et leur inspiration artistique est peut-être même plus riche. Très vite, le choc du rap et de ses premiers radicaux (NTM, IAM, Assassin) apporte un constat convergent : musiques et musiciens révoltés apportent à la fois une parole neuve, des modes singulières, une vitalité artistique spectaculaire, mais certainement pas de réelle menace pour l’ordre.

Car, fondamentalement, les artistes cessent d’épouser idéologies, causes et appareils politiques. Chanson et gauchisme sont deux voix différentes, mais surtout deux voies divergentes. On ne chante plus en brandissant le drapeau rouge ou noir, on ne distribue plus de tracts à la sortie des concerts, les chanteurs ne sont font plus porte-parole d’organisations politiques. Il faudra l’aube des années 2000 et le contexte très particulier de Toulouse pour que l’on voit Zebda s’engager au côté du mouvement Motivé-e-s, ouvertement classé à l’extrême-gauche aux élections, et participer à l’enregistrement d’un disque destiné clairement au soutien d’une organisation politique. Autrement, on ne se mélange pas…

Engagés ... dans l'humanitaire

La ligne politique des années 1980 – s’il en est une – est dessinée par deux artistes à la popularité énorme qui, l’un comme l’autre, essaient de l’utiliser pour faire progresser certaines idées, mais se refusent à tout enrôlement. Jean-Jacques Goldman et Daniel Balavoine portent haut les nouveaux engagements de leur génération : l’humanitaire, l’humanisme, l’humanité. Chez eux, un peu de révolution personnelle et morale (Envole-toi) et beaucoup de regards sur le monde (L’Aziza), un activisme personnel incontestable (SOS Racisme, le Paris-Dakar des puits, les Restos du cœur) et l’imagerie de Mai 68 soldée sans complexe (synthétiseurs, vidéoclips et rosseries sur Pierre Goldman, demi-frère de Jean-Jacques et icône gauchiste).

Ce sont eux qui préludent aux années 1990 et les ramènent au politique, ou du moins à un certain politique : des dizaines de chansons écrites contre l’extrême-droite, comme un passage moralement obligé et un écran de fumée devant le désengagement méticuleux des uns et des autres. Et les chansons se laissent mieux enrôler que les chanteurs : Jean-Jacques Goldman autorise Lionel Jospin à utiliser Il changeait la vie pour sa campagne présidentielle de 1995 et Ensemble pour celle de 2002, mais on ne le voit pas dans les meetings.

Comme si la chanson craignait de retomber dans les combats fervents qui furent les siens dans les années 60-80, l’âge contemporain ne semble connaitre que les chanteurs politiquement pusillanimes, à quelques exceptions près (Cali auprès de Ségolène Royal, notamment). Pourtant, le début de l’année 2008 voit se multiplier les chansons plus ou moins explicitement politiques. L’approche du quarantième anniversaire de Mai 68 ? Peut-être surtout les fruits d’une année électorale dans laquelle le débat public et les engagements citoyens ont été d’une intensité historique. La question des sans-papiers et de l’immigration "choisie" a été au centre de la campagne présidentielle ? Quelques mois plus tard sortent Aller sans retour sur le dernier album de Juliette, African Tour sur celui de Francis Cabrel, Mon Haïti chez Raphaël, qui tous plaident pour l’ouverture des frontières. 

Désillusions...

Les chanteurs, à l’exception très médiatisée de Didier Barbelivien ou Enrico Macias, ont dans leur immense majorité penché, à l’heure du choix, pour la candidate socialiste à la présidentielle. Et peut-être est-ce un rien de déception électorale qui explique quelques chansons désabusées de ce printemps. Dans Des gens formidables de Francis Cabrel ou Grain de sel de Maxime Le Forestier, ces deux aînés s’interrogent sur la vanité de la chanson engagée et des déclarations politiques des artistes.

Après quelques lustres de popularité, l’un comme l’autre constatent que la parole des chanteurs n’a pas vraiment de poids dans la société. Chez Le Forestier : "J'irais bien glisser mon grain d'sable/Dans l'ordre et la paix civile/Glisser mon grain d'sable/Au milieu des huiles/Mais mon pauv’ petit grain d’sable/Dans quelle eau ces incapables/Dans quel béton mal coffré/Vont-ils le jeter ". Chez Cabrel : "On ferait des chansons utiles/À la société/Pour en dénoncer les dérives/Et les absurdités/Comme tirer sur un oiseau qui chante/Une cartouche en plein cœur/Mais on fait des petites chansons hésitantes/Et on regarde ailleurs ". Une explication de texte ? "J’ai appris à ne plus confondre le public et le peuple", dit Le Forestier. "Même au début, quand j’écoutais Jimi Hendrix et Led Zeppelin, que je voulais être un mec debout sur une scène avec une guitare et un discours, avoue Cabrel. Je voulais faire ça pour le pouvoir que cela donne, un pouvoir qui en fait, au fil du temps, se révèle fictif. On n’a pas le pouvoir de changer la société, même si nos chansons abordent certains thèmes sensibles." Toute l’évolution des trente dernières années est dans ce "même si"